À quelques jours des élections municipales, la journaliste et artiste sonore Chrystèle Bazin et la photographe Agnès Mellon sortent Marseille, ce qu’il reste de la colère aux éditions de l’Atelier. Un livre photo flirtant avec l’essai politique qui retrace chronologiquement les récentes luttes des habitants du centre-ville, de la mobilisation contre la rénovation de la Plaine en 2018 au procès de la rue d’Aubagne il y a quelques mois. En plus de la narration à la première personne du singulier, cinq « témoins » impliqués dans ces combats interviennent tout au long du bouquin : l’anthropologue Marie Beschon, le sociologue et directeur du collectif Démocratiser la politique Kevin Bhema Vacher, la journaliste Karine Bonjour, l’artiste et éditrice Martine Derain et l’anthropologue Laura Spica.
Pourquoi écrire ce livre ? Tout d’abord pour ne pas oublier. C’est l’une des raisons qui a poussé les deux femmes, malgré une impression de « manque de légitimité ». Une façon de graver dans le marbre ces 8 dernières années pour « une nouvelle population qui ne connaît pas forcément ces histoires ». Ainsi que pour contribuer à les inscrire dans l’histoire dite « officielle » de la ville. Le 5 juillet 1867, le pont piéton qui enjambe le cours Lieutaud s’effondre et fait 6 victimes. S’ensuivent une immense colère populaire et une grande médiatisation de la tragédie. « Et pourtant qui s’en souvient dans le quartier, qui s’en souvient à Marseille ? », questionne Chrystèle Bazin dans le dernier chapitre intitulé « La bourse et la vie ».
« On arrive à penser que seul notre propre habitat compte »
En filigrane de l’œuvre revient la volonté « d’habiter la ville différemment » où l’habitat devient « un sujet collectif, et plus un sujet individuel ». « On arrive à penser que seul notre propre habitat compte et que, par exemple, les parties communes ne nous concernent plus vraiment. Je trouve que c’est une privatisation de l’espace de vie, une sorte de repli sur soi dans nos appartements et nos résidences », détaille Chrystèle Bazin.
Le compte rendu du président du tribunal du procès de la rue d’Aubagne abonde dans ce sens lorsqu’il reconnaît « un préjudice permanent exceptionnel résultant de la destruction du cadre de vie dont le caractère collectif implique une communauté d’habitants marseillais ». Une décision inédite selon Chrystèle Bazin car « le caractère collectif d’un préjudice ayant été jusqu’à présent accordé (que) dans le cadre d’attentats ou de catastrophes naturelles et industrielles ».
Pour Agnès Mellon, cette idée n’infuse pas encore chez les décisionnaires politiques. Elle en veut pour preuve la rénovation du cours Estienne d’Orves par la Métropole. « Est-ce que les habitants voulaient que des restaurants accaparent la place et que les enfants ne puissent plus jouer dessus ? Est-ce qu’on est obligé de consommer pour vivre cette place ? Ce sont des questions qui se posent ». Elle souligne cependant que depuis les effondrements de la rue d’Aubagne, « un pôle de compétence s’est monté sur la compréhension et la connaissance de l’habitat indigne ».
Pour Chrystèle Bazin, la solution passera par une gouvernance plus collective en « considérant les habitants comme des citoyens et non des consommateurs ». « Il faut faire avec ce qu’il y a déjà, avoir une réflexion anthropocène avec les habitants et faire reconnaître le savoir habiter ».
Du 11 au 18 mars aura lieu l’exposition du premier chapitre du livre « La Plaine de morts » à l’atelier Rafale (5, rue Pastoret, 6e) et l’exposition du chapitre 2 « Catastrophe naturelle » à la Maison de l’Architecture et de la ville (6e).