Dans les pays développés, le cancer colorectal touchait
traditionnellement des personnes de plus de 50 ans. Depuis deux
décennies, les diagnostics chez les jeunes adultes se multiplient
de manière inexpliquée, bouleversant les modèles épidémiologiques
établis. Une équipe internationale vient d’identifier une piste
prometteuse. Il s’agit d’une toxine bactérienne produite par
certaines souches d’Escherichia coli, présente dans l’intestin de
millions d’enfants.
Une hausse alarmante du cancer colorectal frappe les moins de
40 ans
Les chiffres tracent une courbe inquiétante. Aux États-Unis, le
nombre de cas de
cancer colorectal chez les adultes de moins de 40 ans a doublé
tous les dix ans depuis vingt ans. Cette progression frappe des
personnes sans antécédent familial, sans surpoids marqué et sans
facteur de risque classique identifié.
L’augmentation concerne tous les pays occidentaux avec des
variations géographiques notables. Les États-Unis, le Royaume-Uni
et l’Australie enregistrent les taux les plus élevés de cancers
précoces. À l’inverse, l’Inde et plusieurs pays d’Amérique latine
présentent des incidences beaucoup plus faibles chez les jeunes
patients.
Cette disparité géographique a orienté les chercheurs vers des
facteurs environnementaux plutôt que génétiques. Le mode de vie
occidental, l’alimentation
ultra-transformée et la composition du microbiote intestinal
sont apparus comme des candidats logiques. Mais aucun lien causal
n’avait été établi de manière convaincante jusqu’à présent.
Les oncologues constatent aussi que ces cancers précoces
présentent des caractéristiques biologiques distinctes de ceux des
patients âgés. Les tumeurs semblent plus agressives et se
développent souvent dans le côlon distal plutôt que dans les
segments habituels. Ces spécificités suggéraient depuis longtemps
l’existence d’un mécanisme déclencheur différent.

981 tumeurs analysées dévoilent une empreinte moléculaire
identique
Une équipe internationale dirigée par des chercheurs de
l’Université de Californie à San Diego a séquencé 981 génomes de
tumeurs colorectales provenant de 11 pays. L’étude, publiée dans
Nature, a comparé
systématiquement les profils mutationnels des jeunes patients avec
ceux des malades plus âgés. Les résultats ont révélé une signature
génétique caractéristique chez les moins de 40 ans.
Cette empreinte moléculaire correspond aux dégâts causés par la
colibactine, une toxine produite par certaines souches
d’Escherichia coli. La bactérie, normalement inoffensive, porte
parfois un groupe de gènes appelé îlot génomique pks qui code pour
la production de cette molécule génotoxique. La colibactine crée
des ponts covalents entre les deux brins de l’ADN, provoquant des
cassures chromosomiques difficiles à réparer.
Les mutations liées à la colibactine se retrouvent 3,3 fois plus
fréquemment dans les tumeurs des jeunes patients que dans celles
des personnes âgées. Cancer Research UK, qui a
financé une partie de l’étude, souligne que cette différence
statistique est considérable. Elle suggère que l’exposition à la
toxine pendant l’enfance joue un rôle déterminant dans le
déclenchement précoce de la maladie.
Les pays où le cancer colorectal précoce est le plus fréquent
présentent aussi les taux les plus élevés de mutations
caractéristiques de la colibactine. Cette corrélation géographique
renforce l’hypothèse d’un lien causal direct entre la présence de
souches productrices dans la population infantile et l’épidémie
observée chez les jeunes adultes.
Des bactéries intestinales héritées de
l’enfance provoquent des dégâts durables
Les souches d’Escherichia coli productrices de colibactine
colonisent l’intestin dès les premières années de vie. Selon les
travaux rapportés par UC San Diego, environ 40% des
enfants américains et britanniques hébergent ces bactéries dans
leur microbiote. L’exposition est donc massive et commence bien
avant que tout symptôme n’apparaisse.
La toxine agit sur la durée. Les mutations qu’elle provoque
s’accumulent silencieusement pendant des décennies. Les cellules
intestinales endommagées conservent ces altérations génétiques et
peuvent évoluer progressivement vers un état cancéreux. Le délai
entre l’exposition infantile et le diagnostic à l’âge adulte
s’explique par ce processus lent de transformation maligne.
Les chercheurs, relayés par IFLScience, envisagent désormais
de développer des tests de selles capables de détecter la présence
de souches productrices de colibactine chez les enfants et les
jeunes adultes. Une détection précoce permettrait d’identifier les
personnes à risque élevé bien avant l’apparition de polypes ou de
tumeurs. Des stratégies de modulation du microbiote, comme
l’administration de probiotiques spécifiques ou l’élimination
ciblée des souches dangereuses, pourraient alors être mises en
place.
Cette découverte ouvre ainsi une voie préventive inédite.
Contrairement aux facteurs de risque classiques comme l’obésité ou
la sédentarité, la présence de bactéries productrices de
colibactine est mesurable et potentiellement modifiable dès
l’enfance. Les prochaines années diront si une intervention précoce
sur le microbiote peut réellement infléchir la courbe alarmante des
cancers colorectaux chez les jeunes adultes.