À Strasbourg, à deux jours du premier tour des élections municipales, la période de réserve s’apprête à figer les prises de parole, avant l’annonce des premiers résultats. L’occasion de revenir sur les dernières semaines de campagne, marquées par une montée des violences qui ont peu à peu éclipsé les débats d’idées.

Le mandat écoulé de Jeanne Barseghian aura au moins eu le mérite de faire consensus chez ses nombreux/ses opposant(e)s politiques, qui sont contre la réélection de l’édile écologiste. En parallèle, 12 listes vont défendre leur vision de Strasbourg lors du premier tour des élections municipales qui se tiendra ce dimanche 15 mars.

Meetings, propositions marquantes, tractages sur les marchés, programmes aux centaines de mesures… La période électorale a été rythmée et animée entre les différent(e)s candidat(e)s, pointant pour la plupart les décisions du mandat écoulé.

strasbourg cathédrale tram © Coraline Lafon / Pokaa

Cette opposition « à la régulière » a, dans un premier temps, été particulièrement saluée par les têtes de listes en lice pour la mairie de Strasbourg.

« Nous avons certainement mené collectivement l’une des campagnes les plus propres et les plus respectueuses de France. Si on regarde les débats dans les autres grandes villes, on a certainement eu à Strasbourg l’une des élections municipales les plus centrées sur les idées, sur les propositions et le respect mutuel », reconnaît Pierre Jakubowicz (Horizons-Modem-Ensemble).

Pierre Jakubowicz Pierre Jakubowicz. © Titaina Perrier / Pokaa

Un certain « fair-play » reconnu également par Floriane Varieras, adjointe à la maire Jeanne Barseghian, pourtant cible de nombreuses attaques sur son bilan. « Le débat entre les candidats s’est plutôt bien passé », admet-elle.

Comment cet engrenage a-t-il alors pu subitement se gripper et laisser la place à plusieurs enchaînements de violence ?

Du racisme, de l’homophobie, de l’antisémitisme…

Le premier fait notable de ce changement d’ambiance a été le retrait de la candidature de Cem Yoldas, ancien porte-parole de la Jeune Garde investi par le NPA. Une décision prise « pour sa sécurité » et celle de ses colistiers/ères suite à des menaces de mort. La candidate RN Virginie Joron aurait également divulgué sur les réseaux sociaux l’adresse professionnelle du candidat, selon ses dires.

Deux plaintes ont été déposées, l’une pour mise en danger de la vie d’autrui à l’encontre de Virginie Joron et l’autre contre X pour les menaces de mort. « Ça dit quelque chose du climat actuel dans le pays, de la montée de l’extrême droite, de sa banalisation », tente d’analyser Cem Yoldas.


Cem Yoldas

Virginie Joron factu

Cem Yoldas et Virginie Joron. © Manon Jensen / Pokaa

Pour l’ex-candidat, qui « reçoit encore des menaces aujourd’hui », la campagne avait déjà démarré dans la violence. « J’ai commencé ma campagne en subissant énormément de racisme, notamment sur les réseaux sociaux. C’est quelque chose auquel on s’était préparés. »

Cette haine en ligne, Pierre Jakubowicz y a lui aussi été confronté très tôt dans cette campagne. « J’ai été le premier, je crois, à subir de la violence. Au mois d’octobre, il y a eu une vague de haine en ligne homophobe et antisémite. »

La violence sur les réseaux, aucun(e) candidat(e) ne peut y échapper et elle est presque devenue un passage obligé dans la politique aujourd’hui. Ce qui a en réalité marqué encore plus les esprits durant cette campagne, c’est la concrétisation de cette violence sur le terrain.

ordinateur CC © Pokaa

Menaces de mort et agressions

Une violence physique, bien plus inédite, qui concerne plusieurs candidat(e)s. Parmi les événements qui reviennent immédiatement à l’esprit : la dégradation du local de campagne et l’agression raciste subie par un collaborateur de Jeanne Barseghian.

Ou plus récemment encore, le cas de Jamila Haddoum, colistière de Florian Kobryn (LFI), menacée de mort au couteau devant ses enfants, alors qu’elle collait des affiches de son parti à Strasbourg.

Le local de La France insoumise a également été la cible de plusieurs incivilités. « De la colle a été déposée dans la serrure de notre local, la porte a été forcée et des excréments ont été déposés devant la porte ces dernières semaines », détaille la tête de liste Florian Kobryn.


Dégradation local campagne Barseghian

Dégradation local campagne Barseghian

© Jules Scheuer / Pokaa

L’accélération de ces actes de violence et leur arrivée dans l’espace public s’expliqueraient en partie par le décès de Quentin Deranque, survenu le 14 février dernier, selon Cem Yoldas.

« Depuis l’affaire Quentin Deranque, on a senti un basculement. On n’était plus simplement sur des insultes, de l’invective, du racisme. On est maintenant sur une volonté de passage à l’acte. On ne pouvait pas déposer notre liste dans ces conditions », explique-t-il.

place Kléber aubette Fnac maison rouge © Anthony Jilli / Pokaa

Pour Floriane Varieras, « cette violence manifestée dans l’espace public, c’est quand même un cran au-dessus. C’est inquiétant pour la sérénité du débat démocratique. On ne doit pas avoir peur de militer dans l’espace public ».

La plupart des candidat(e)s des partis de gauche représentés dans ces élections, qui sont également les principales cibles de ces actes à Strasbourg, font le lien entre ces violences et la montée de l’extrême droite.

« Strasbourg est un exemple de ce qui se passe ailleurs en France. Si je compare avec les élections municipales de 2020, on a le sentiment que l’extrême droite se sent un peu pousser des ailes. À cette époque, il n’y avait pas de dégradations et de menaces de mort sur les locaux de campagne », détaille encore l’adjointe.

Jeanne Barseghian Jeanne Barseghian, représentée dans cet article par Floriane Varieras. © Titaina Perrier / Pokaa

« Tout cela est le résultat d’une inversion complète des valeurs. Une campagne est menée contre La France insoumise et contre la gauche depuis trois semaines. On essaie de faire passer les acteurs de l’antifascisme pour les fascistes de ce pays », plaide Florian Kobryn.

Malgré les divergences affichées durant ce mandat, la classe politique a condamné quasi-unanimement ces différentes agressions. Catherine Trautmann, candidate investie par le Parti socialiste, « regrette évidemment les actes de violence, les menaces, les agressions ».

Florian Kobryn Florian Kobryn. © Titaina Perrier / Pokaa

« Je déplore du plus profond de moi-même ces actes de violence. Nous sommes la capitale de la démocratie européenne. Les désaccords politiques sont normaux, mais ils doivent pouvoir rester très clairement dans la sphère des arguments et du débat », assure Jean-Philippe Vetter, candidat Les Républicains.

Quant à Pierre Jakubowicz, la ligne est également très claire. « La première chose à faire est de condamner toutes les formes de violence, quelles qu’elles soient. Il faut la condamner sans aucun ‘mais’, sans aucun ‘si’. »

Jean-Philippe Vetter Jean-Philippe Vetter. © Titaina Perrier / Pokaa

Des pistes d’explications multiples selon les candidat(e)s

Pour autant, les acteurs/rices du monde politique strasbourgeois condamnent également la stratégie des différents partis représentés durant ces élections.

Pour Floriane Varieras, l’agression de la colistière Jamila Haddoum est « le résultat de la diabolisation de LFI ces dernières semaines, et des sorties de Mélenchon qui n’aident pas à calmer le jeu ». Dernier exemple en date au niveau local ? La publication d’un portrait de la candidate Catherine Trautmann, avec des croix dessinées sur les yeux, publiée sur le compte Instagram de Florian Kobryn.

trautmann LFI Kobryn

trautmann LFI Kobryn

© Page Instagram de Florian Kobryn / Captures d’écran

Pierre Jakubowicz y voit lui le reflet d’une société fracturée. « Quand la violence arrive en politique, c’est qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne plus. Je crois que c’est assez significatif de certains maux de notre société. »

De son côté, la socialiste Catherine Trautmann pointe plutôt du doigt un contexte local dégradé. « Le climat actuel, je le compare parfois à une cocotte-minute. Ça c’est le bilan de la majorité sortante. Une habitante me disait : ‘Ils nous ont mis dos à dos et pas face à face dans le dialogue’. »

couv janvier 2026 Trautmann Catherine Trautmann. © Manon Jensen / Pokaa

Au coeur de toute cette agitation politico-politique, un candidat tire quant à lui un constat assez différent de sa campagne électorale. Fahad Raja Muhammad, candidat représentant le Mouvement Populaire Indépendant, raconte des dernières semaines plus glorieuses.

« On n’a pas forcément ressenti ce climat tendu. Notre campagne s’est super bien passée et sur le terrain tout va pour le mieux. Au contraire, nous on profite, on s’amuse », explique-t-il.

La clé de cette non-violence politique résiderait-elle dans le fait de ne pas être associé à des partis politiques présents sur la scène nationale, qui plus est à un an des élections présidentielles ?

vote strasbourg 3 © ML / Pokaa

« La violence est souvent liée à des réflexes d’étiquettes politiques. Ce n’est quasiment jamais lié à nos personnalités ou à la réalité de nos combats dans la vie de tous les jours », concède Pierre Jakubowicz.

Pour autant, le débat est ailleurs pour Fahad Raja Muhammad. « Je ne pense pas qu’il faille être sans étiquette pour ne pas se faire attaquer. Aujourd’hui, la démocratie doit permettre à chacun d’avoir des idées, qu’elles viennent d’un parti traditionnel ou non. »

« Même l’extrême droite doit pouvoir exprimer ses idées, sans violences. Se faire attaquer pour son appartenance à un parti est inacceptable. Je trouve ça assez malheureux que certains candidats se sentent sous pression, et je sais qu’il y en a pas mal », poursuit-il.

Fahad Raja Muhammad Fahad Raja Muhammad. © Titaina Perrier / Pokaa

Un sentiment d’insécurité

Au cours de cette campagne électorale, les candidat(e)s se sont-ils/elles justement, par moment, senti(e)s en danger ? « Au début, pendant la campagne non, pas trop. Au moment où il y a eu la montée des menaces, je me suis dit que j’allais faire un petit peu plus attention », avoue Cem Yoldas.

« Lors d’un meeting au Neuhof, la police était présente car il y avait des risques d’attaque. Je peux juste dire qu’effectivement, à ce moment-là, on prend conscience qu’il peut arriver quelque chose », confie Jean-Philippe Vetter.

emeutes quartier police nahel violences lacrymo © Mathilde Cybulski

De son côté, Florian Kobryn ne s’affole pas. « Je garde la tête sur les épaules. D’une certaine manière, dès que mes adversaires hurlent, ça veut dire que je porte le bon message », grince-t-il.

Pour autant, même si les têtes de listes parviennent à encaisser ces effusions de violences, quid des colistiers/ères, souvent issu(e)s de la société civile lors des élections municipales ?

vote strasbourg © ML / Pokaa

« Ça peut faire douter. Avant de constituer notre liste, on a eu des discussions avec certaines personnes qui pouvaient avoir peur. Si cela venait à empêcher des personnes de pouvoir s’investir et de militer, ce serait vraiment une victoire de l’extrême droite », explique Floriane Varieras.

Les candidat(e)s ne veulent pas pour autant être fatalistes face à cette violence. « Lorsque la démocratie est en péril, c’est souvent à cause de l’action de celles et ceux qui usent de la violence. On doit tenir bon », lance Jean-Philippe Vetter.

« Dans ces moments de défiance, l’échelon local est le seul par lequel on peut reconstruire. On a un devoir là-dessus », conclut Pierre Jakubowicz.

Virginie Joron, candidate du Rassemblement nationale, a été contactée lundi 9 mars dans la matinée dans le cadre de cet article.
Elle n’a pas donné suite dans le temps imparti.