Les Français veulent effacer Murrayfield, les Anglais faire taire leurs détracteurs. personne ne viendra pour danser au Stade de France : malheur au vaincu !
On avait prévu une nuit d’enfer. Un ciel lacéré de lumières. Un DJ sous acide. Un match historique. Ce sera finalement un duel entre une Angleterre malade et une France vexée. Vexée, oui. Parce que cette semaine, les démons de Murrayfield traînaient encore, derrière les murs de Marcatraz : le sourire narquois de Finn Russell, la gueule infernale de Ben White, le poitrail de catcheur de Pierre Schoeman. Alors, dans l’Essonne, les regards étaient logiquement plus sombres que naguère et la bande à Dupont, comme encore sonnée, redécouvrait tout à coup une loi assez simple du sport moderne : une semaine on bâtit des statues, la suivante on les renverse. À quelques heures de ce 120e Crunch de l’histoire, le contexte est donc nouveau, étrange, bancal. Rien n’y transpire vraiment l’épopée, la grandeur ou le panache et pourtant, ce match reste un France-Angleterre. L’affiche la plus bankable du rugby, son affrontement de prestige, le choc de deux mondes : eux, chez qui il faudrait sans doute deux siècles pour voir naître un Dupont, un Blanco, un Sella ; nous, qui avons mis des lunes à admettre que ce jeu pouvait aussi se gagner au pied.
La colère d’Antoine Dupont
Comme souvent, le Crunch de samedi commencera ce week-end bien avant le coup d’envoi : dans les pubs du boulevard de Clichy, déjà pleins d’Anglais qui braillent ; dans les dédales du quartier de la soif, vers Saint-Germain-des-Prés et la rue Guisarde, où les refrains roulent entre les façades ; puis dans les rames bondées du RER et de la ligne 13, qui emportent tout ce vacarme jusqu’au Stade de France. Naturellement, les clichés qu’on aime tant seront tous de sortie : le roast-beef aux joues blêmes, le frenchy aux cheveux sales, Waterloo, Austerlitz, la guerre de Cent Ans et le « sorry good game ». Car les Anglais chambreront, évidemment. Et on leur répondra alors que les quelques notes de leur hymne national, God Save the King, furent inspirées à Lully par la guérison d’une fistule anale de Louis XIV et qu’en l’état, leurs soldats en short feraient mieux de se toucher le cul plutôt que le torse, lorsque la chanson résonne.

Le capitaine français a été chambré par son homologue Ben White lors d’Écosse – France.
Icon Sport – Sandra Ruhaut
Derrière le folklore, il y a pourtant chez nous tout autre chose : une rose à faucher, des ego à soigner et un Tournoi à remporter. Alors, il est temps de se reprendre. De tout reprendre. Il est temps d’oublier Murrayfield, de repartir de zéro et de rappeler aux Britons que les grands soirs français commencent souvent par une mauvaise humeur. Car les voilà en colère, nos « petits ». À cause de leur mêlée, déjà. Depuis des mois, elle inquiète, elle vacille, elle s’effondre. Elle a souffert mille morts face à l’Australie, ne fut pas souveraine contre l’Italie et a plus récemment posé le genou à terre, en Écosse. Aussi, elle a conscience que sa rivale anglaise, portée par le robuste droitier de Leicester Joe Heyes (1,91 m et 129 kg), a dernièrement dominé la Squadra Azzurra, jusqu’ici reconnue comme insubmersible. Le nez sur ses pompes, la mêlée tricolore se souvient surtout du temps où Rabah Slimani et Uini Atonio étaient là pour tenir la baraque, payés qu’ils étaient pour une seule tâche : pousser droit et dégager du temps à un demi de mêlée virtuose. Dupont, dites-vous ? Depuis plusieurs jours, lui aussi rumine son spleen hivernal. Murrayfield ne lui a pas plu. Être malmené par un vis-à-vis écossais qui ne boxe pas dans sa catégorie n’est pas dans ses habitudes et, au sujet de « Toto », les critiques ont d’ailleurs fleuri après la rouste écossaise. Or, le meilleur joueur du monde appartient à cette espèce d’athlètes qui supportent mal d’être contredits et qui, le plus souvent, répondent en renversant la table. Reste la défense, mes seigneurs. Trente plaquages manqués sous le soleil d’Édimbourg. Une stat qui suinte l’abandon, la débâcle, le suicide collectif, même. Car au rugby, défendre n’a jamais été une question de talent ou de technique. C’est une question d’orgueil, de volonté et samedi, à Saint-Denis, il faudra donc revenir à quelque chose de plus primal… et certainement très méchant.
Les Anglais viennent pour gâcher la fête
En face, l’Angleterre a pourtant sale mine. Elle vient de perdre pour la première fois de son histoire contre l’Italie, a reçu une correction en Écosse et ne s’est imposée contre des Gallois en charpie qu’au forceps. Trois défaites en quatre matchs, la cuillère de bois qui lui fait du gringue et là-bas, la chienlit qui bat son plein : la presse taille, le peuple grogne, la colère monte. Outre-Manche, on réclame même ardemment la tête de Steve Borthwick, dont le discours robotique agace plus qu’il n’apaise. Arrivé avant la Coupe du monde 2023 pour éteindre l’incendie allumé par son prédécesseur Eddie Jones, l’ancien deuxième ligne au nez fracassé par les combats du rugby de papa regarde aujourd’hui brûler la maison. Il prend des beignes sans jamais y répondre, rejoue le même film en espérant une issue différente et, intimement persuadé que le rugby n’a pas changé depuis 2015, s’est jusqu’à la semaine dernière entêté à titulariser George Ford, qui semble avoir commencé sa carrière il y a mille ans et certainement contre Jean Gachassin. Franchement ? Le british malaise devrait nous rassurer, sainte mère. Mais une Angleterre, aussi patraque soit-elle, reste une Angleterre et il suffit de jeter un œil à sa composition d’équipe pour s’en convaincre : les noms, les caps, l’habitude des grandes soirées de rugby. Au Stade de France, ces types-là ne viendront pas pour faire la fête. Ils viendront pour la salir et, quand ils tenteront de le faire, les Gaulois devront alors en appeler à leur part la plus sauvage. L’œil noir de Jean-Baptiste Gros, par exemple. Noir comme une nuit sans lampadaire. Car ce mec, bon sang, reste une énigme. Quarante-quatre sélections avec le XV de France, sept saisons de Top 14 et pourtant, rien ne filtre. Pas d’histoire, pas de roman personnel ni de grande mythologie. Juste un pilier gauche qui pousse fort, plaque à foison (vingt-deux fois le week-end dernier) et fut, avec Anthony Jelonch, le seul rescapé du naufrage écossais. Dans sa roue, il y aura aussi Thomas Ramos, sa gouaille infernale et son caractère de cochon. À Édimbourg, « Ralos » n’a pas signé un match inoubliable mais, là-bas, il a pourtant marqué vingt points, confirmant avec autorité ce qu’il est devenu : la boussole de Fabien Galthié, le patron de l’équipe ainsi que l’intouchable recordman du rugby français.
Alors quoi, mortecouille ? Debout, les mômes ! Aux armes, citoyens ! Frappez l’Angleterre, prenez ce qu’il reste à prendre et ensevelissez dès à présent les fantômes de Murrayfield sous quatre-vingts minutes de bon rugby. Car on n’est pas rancuniers, chez nous. Vous nous avez offert trois premières journées inoubliables, on aimerait simplement en vivre une autre. Une de plus. Une dernière, quoi. Parce qu’un Crunch, ça se gagne. Parce qu’au bout du voyage, il y a un titre, une coupe voire même une prime, mazette ! Et si l’argent ne rachète pas les péchés, il a au moins le mérite de soulager nos terrestres misères, nos rêves tus et nos grands chelems en jachère…