Le milliardaire grec George Prokopiou a été l’un des seuls armateurs à faire passer ses pétroliers dans le détroit d’Ormuz en pleine guerre. En faisant ce pari à très haut risque, le « milliardaire flibustier » profite de tarifs records.
Dans le petit milieu du transport maritime, le grec George Prokopiou, 79 ans, a réalisé un coup très remarqué. Les navires de sa compagnie Dynacom sont parmi les seuls à avoir traversé le détroit d’Ormuz depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, selon le média spécialisé Lloyd’s List. Le trafic maritime est quasiment paralysé dans cet étroit bras de mer entre l’Iran et Oman, où passe habituellement 20% de l’or noir consommé dans le monde, créant la « plus grande perturbation de l’histoire du marché pétrolier », dixit l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
À proprement parler, le détroit n’est pas vraiment fermé. Mais la plupart des navires n’osent pas s’y aventurer, de peur d’être attaqués par des drones iraniens. Plusieurs bateaux ont déjà été frappés, comme le Mayuree Naree, un vraquier thaïlandais ciblé par deux projectiles le 11 mars. En attendant une éventuelle escorte de l’armée américaine, les rares à braver le danger sont les bateaux de la flotte fantôme, ce réseau maritime parallèle créé pour contourner les sanctions occidentales, et ceux de George Prokopiou, donc.
Le pétrolier Suezmax Shenlong, battant pavillon libérien et transportant du pétrole brut, est l’un des premiers navires à atteindre l’Inde dans le contexte de la crise au Moyen-Orient. © Photo par Anadolu via AFP
C’est notamment le cas du Shenlong, un pétrolier de 275 mètres. Parti du port saoudien de Ras Tanura chargé de brut, le Shenlong a soudainement disparu des radars dans le golfe Persique, avant de réapparaître quelques jours plus tard dans l’océan Indien et d’achever sa folle traversée dans le port de Mumbai, en Inde.
Selon Lloyd’s List, le Shenlong a passé Ormuz le 8 mars, de nuit, après avoir éteint son transpondeur, l’équipement qui permet de le localiser. Au moins cinq navires appartenant aux compagnies de George Prokopiou ont ainsi réalisé la périlleuse traversée. Pour assurer un semblant de sécurité, des gardes armés patrouillaient sur les ponts des bateaux, rapporte le Wall Street Journal. Le média américain assure que les marins, qui risquaient leur vie, ont reçu des salaires conséquents, sans plus de précision.
Une fortune de près de 5 milliards de dollars
George Prokopiou, lui, a certainement remporté le jackpot. Depuis le début du conflit, les prix du transport maritime dans le Moyen-Orient ont flambé et des acheteurs asiatiques, plus dépendants que les Européens, sont prêts à payer cher pour être livrés rapidement en hydrocarbures.
L’une des rares photos montrant George Prokopiou, le 5 mai 2022 © Photo par SINA SCHULDT / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP
Les tarifs exacts ne sont pas connus et sont sujets à caution. Mais pour avoir un ordre d’idée, Lloyd’s List rapporte que les tarifs des très grands pétroliers du Moyen-Orient vers la Chine, déjà élevés avant la guerre, ont atteint des niveaux inédits, à plus de 450.000 dollars la journée. L’armateur grec n’est pas un inconnu. Un courtier maritime le décrit dans le Financial Times « comme une légende du secteur, l’une de ces personnes qui font ce que nous appelons des affaires ‘haut de gamme' ». Par « haut de gamme », il faut comprendre très risqué et très lucratif.
« Il fait partie d’un groupe de cinq à dix armateurs qui éclipsent tous les autres, non seulement par la taille de leur flotte, mais aussi par leur audace », ajoute un investisseur dans le transport maritime, auprès du quotidien britannique, qui le dépeint comme un « milliardaire flibustier ».
« Si vous n’êtes pas prêt à prendre des risques, vous n’avez rien à faire dans le transport maritime. Si vous ne voulez pas prendre de risques, achetez des obligations américaines », résumait, lui même, George Prokopiou en 2014, s’inscrivant dans les pas d’Aristote Onassis, le richissime armateur grec.
Aristote Onassis, armateur grec millionnaire, pose pour la photo le 30 octobre 1970 dans les chantiers navals du Havre avant le lancement de son nouveau pétrolier de 220 000 tonnes, l’« Olympic Anthem ». © Jean-Pierre Prevel / AFP
De son côté, George Prokopiou s’est lancé dans le transport maritime dans les années 1970, avec un premier pétrolier, devenu l’embryon d’une flotte aujourd’hui très conséquente. Selon plusieurs sources, il en détient une centaine, via plusieurs sociétés, et des dizaines d’autres sont en construction. Forbes, qui l’a intégré à sa liste des milliardaires au début des années 2020, évalue son patrimoine à 4,7 milliards de dollars.
Le pouvoir de la logistique
Sa fortune a presque doublé ces deux dernières années, dans un contexte d’embellie pour les armateurs, et en particulier pour les opérateurs grecs, des poids-lourds mondiaux. Le magazine Forbes notait que ces derniers ont particulièrement profité de la flambée du pétrole en 2022, dans le contexte de la guerre en Ukraine.
« Une tragédie pour l’humanité, mais en même temps cela crée des opportunités », avait d’ailleurs estimé Prokopiou lors d’une réunion dans un hôtel de luxe d’Athènes, selon Forbes.
Le milliardaire grec, qui arbore le plus souvent une casquette de baseball, a depuis diversifié son portefeuille, notamment dans l’immobilier. Forbes lui connaît des propriétés à Portofino près de Gênes (Italie), dans le très chic quartier de Mayfair à Londres et fixe sa résidence à Monaco. Comme Aristote Onassis en son temps, George Prokopiou profite aussi d’un yacht, le Dream, doté de deux piscines et d’un héliport.
Si son univers est moins clinquant et tapageur que celui des magnats de la tech, le coup de Prokopiou est un symbole.
« Ce à quoi nous assistons n’est pas simplement une perturbation temporaire dans le Golfe, mais un rappel d’une vérité plus profonde sur le fonctionnement du pouvoir dans le monde moderne. (…) Les données, les algorithmes, les satellites et l’intelligence artificielle dominent peut-être le langage de l’économie du XXIe siècle, mais ils dépendent toujours du transport physique de marchandises à travers les océans », observe l’historien britannique Peter Frankopan, dans le média Unherd.
Ce dernier ajoute: « le pouvoir est, et a toujours été, une question de logistique. »