

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le nombre de cas de la maladie d’Alzheimer va continuer d’exploser dans les années à venir, passant de 55 millions de victimes à 78 millions d’ici 2030 et 139 millions en 2050.
Le phénomène, lié au vieillissement de la population et à l’amélioration du diagnostic, est impressionnant et touche ou touchera de près ou de loin la majorité d’entre-nous. Pourtant, la recherche progresse et les avancées scientifiques entretiennent l’espoir de traitements toujours plus efficaces, comme l’explique le Dr Bernard Croisile.
Le neurologue lyonnais fait partie des principaux experts français des maladies d’Alzheimer et apparentées. Responsable durant 30 ans du service de neuropsychologie de l’hôpital neurologique Pierre Wertheimer, à Lyon, il est à l’origine des premières consultations mémoire, de la Fédération Alzheimer des Hospices Civils de Lyon et du Centre Mémoire, Ressources et Recherche des HCL.
Symptômes de la maladie d’Alzheimer : “faire la différence avec un vieillissement normal” La maladie d’Alzheimer est-elle aujourd’hui bien reconnue et identifiée ?
Dr Bernard Croisile. © Ma Santé
Son nom est bien connu du grand public. Malheureusement, son diagnostic souffre de beaucoup de retard, puisqu’environ un tiers des patients n’est pas diagnostiqué ou avec beaucoup de retard et de délai. L’ensemble des maladies neurodégénératives, que l’on appelait autrefois démences, concernent 1 400 000 personnes. La maladie d’Alzheimer touche en particulier 800 000 personnes, contre 60 000 pour la maladie de Charcot ou 100 000 pour la maladie de Parkinson.
Ce sont donc bien des maladies extrêmement fréquentes, connues et identifiées. Mais elles ne sont pas forcément repérées très tôt par les patients, par les familles et par les médecins traitants qui ont du mal à faire la différence entre un vieillissement normal ou le début d’une maladie dégénérative.
Quels sont les premiers signes de la maladie d’Alzheimer ?
Si l’on considère la forme amnésique de maladie d’Alzheimer, la plus fréquente est la plainte de mémoire. Mais il faut donc bien la différencier des effets du vieillissement de la mémoire : avec l’âge, il est tout à fait normal d’avoir plus de difficultés à se rappeler d’un nom propre, de l’endroit où l’on a garé sa voiture ou posé ses lunettes.
En revanche, l’entourage doit s’inquiéter lorsqu’il est confronté à l’oubli à mesure : la nécessité de répéter plusieurs fois la même information en une demi-heure, reposer plusieurs fois la même question… L’autre élément consiste à l’oubli des événements réalisé quelques instants auparavant. Ne pas se rappeler où on était un an auparavant ou même du nom du film qu’on a vu la veille n’est pas inquiétant. En revanche, avoir passé 2 ou 3 heures avec ses enfants et ses petits-enfants un dimanche après-midi et ne plus s’en rappeler à 18 heures, là, c’est vraiment inquiétant.
Maladie d’Alzheimer, causes et formes de démences Quelles sont les maladies apparentées à la maladie d’Alzheimer ?
On devrait en effet parler de maladies d’Alzheimer et maladies apparentées. L’une d’elle, la maladie à corps de Lewy, commence à être connue : on estime qu’elle touche en France à peu près 150 000 personnes. Les démences fronto-temporales, elles, concernent entre 50 000 et 70 000 personnes. Il y a aussi ce qu’on appelle les démences vasculaires : il ne s’agit pas de maladies neurodégénératives, mais de l’accumulation de lésions vasculaires qui vont avoir un peu les mêmes conséquences sur l’autonomie.
Et puis, il y a toute une série de maladies dont je ne dirai pas forcément les noms parce que c’est un peu complexe, mais qui sont aussi bien dégénératives qu’inflammatoires ou infectieuses et qui peuvent conduire à ces troubles que l’on appelait autrefois démences.
Quel est le mécanisme de la maladie d’Alzheimer ?
Les maladies neurodégénératives résultent d’anomalies des protéines cérébrales, différentes selon la maladie. Dans le cas spécifique d’Alzheimer, on a identifié de longue date un dysfonctionnement de deux d’entre elles : la protéine amyloïde, toxique pour les neurones, et la protéine TAU entraînant une dégénérescence neurofibrillaire.
La combinaison de ces deux protéines anormales entraîne une dégénérescence des fibrilles, c’est-à-dire des molécules qui vont constituer l’architecture du neurone. Ce processus débute biologiquement 15 ans à peu près avant le début des troubles cliniques.
Ensuite, une fois que la maladie est cliniquement repérée, on a à peu près 8 à 15 ans d’évolution.
Les marqueurs sanguins, éléments phare de l’amélioration du diagnostic Peut-on favoriser un diagnostic plus simple de la maladie d’Alzheimer ?
Autrefois, pour porter le diagnostic de certitude d’une maladie d’Alzheimer, il fallait faire une autopsie, qui révélait au niveau du cerveau des lésions l’accumulation de protéines amyloïdes ou la dégénérescence des fibrilles et des neurones. Actuellement, on essaie de porter le diagnostic de certitude d’une maladie d’Alzheimer chez quelqu’un qui est vivant, par l’intermédiaire d’une ponction lombaire. L’analyse de ce liquide nous montre qu’il y a un dysfonctionnement de ces deux protéines, la dégénérescence neurofibrillaire de la protéine Tau et la protéine amyloïde.
Mais on espère dans quelques années pouvoir repérer ces deux anomalies avec des marqueurs sanguins, grâce à une simple prise de sang. L’intérêt de ces recherches est d’aboutir un jour à un diagnostic facile, par une prise de sang, et de disposer de médicaments dont l’objectif sera d’attaquer ce processus biologique.
Ce n’est pas de la science-fiction ?
Toute la recherche en cours actuellement et les nouveaux traitements en immunothérapie ont pour objectif d’apporter des anticorps aux patients, anticorps qui vont attaquer le processus biologique de la maladie d’Alzheimer. Il s’agit principalement d’immunothérapies anti-amyloïdes, donc des anticorps que l’on injecte aux patients et qui vont attaquer, bloquer le processus amyloïde.
Pour l’instant, ce traitement ne peut toutefois être donné qu’à des patients qui ont une maladie cliniquement avérée. On n’en est pas encore au stade de traiter des patients présentant des anomalies biologiques que l’on aurait détecté avant l’apparition des symptômes cliniques.
“On peut parler actuellement d’une prévention de la maladie d’Alzheimer” Quel est l’intérêt d’une prise en charge la plus précoce possible, dès l’apparition des premiers signes ?
C’est d’abord important d’un point de vue éthique : lorsque des familles constatent des troubles, il faut mettre un nom sur ces difficultés, tant elles ont des conséquences sur l’avenir de la personne concernée, entre difficultés à gérer ses médicaments, conduite automobile dangereuse, erreurs financières…
Dans les pays où les traitements d’immunothérapie sont commercialisés, ce qui n’est pas encore le cas en France, il a été démontré qu’ils ne sont intéressants que si on les donne très tôt, plutôt qu’à un stade avancé de la maladie et de la perte d’autonomie. Et il est très important de voir les patients tôt pour proposer en fonction du diagnostic, soit des aides à domicile, soit des conseils, soit éventuellement certains traitements.
Une bonne hygiène de vie protège-t-elle de la maladie d’Alzheimer ?
Aussi surprenant que cela puisse paraître, on peut parler actuellement d’une cérébrales ou des démences vasculaires.
Trois mesures vont permettre de protéger ses neurones et ses vaisseaux cérébraux. Tout d’abord, une bonne hygiène alimentaire, à travers le régime méditerranéen ou le régime crétois. Ensuite, prévenir, repérer et traiter les facteurs de risque cardiovasculaire, c’est-à-dire l’hypertension, le diabète, le cholestérol, le tabac. Enfin, avoir une activité physique, marcher une heure tous les jours, monter à pied plutôt que de prendre l’ascenseur, faire du cardio-training ou du vélo.
Et il faut ajouter à cela un maximum d’activités de stimulation du cerveau : un bon réseau social, lire, écrire, regarder la télévision, écouter la radio, aller au théâtre, au cinéma, etc. C’est ce que je résume sous l’appellation de « carré d’as ».
Le déni, le tabou, les idées reçues, c’est plutôt contre-productif pour un traitement efficace de la maladie ?
Nous utilisons le terme d’anosognosie, qui signifie qu’au début de la maladie, les patients sont conscients de leurs difficultés, mais qu’assez vite ils entrent dans un processus neurologique classique de non prise en considération de leurs difficultés. Ils pensent que tout va bien, ils vont vous dire qu’ils font leurs courses tous les jours, alors qu’en fait, cela fait deux ans qu’ils ne les font plus. Cela contribue grandement au fait que les patients arrivent en retard aux consultations.
Et puis il y a un certain tabou, autour de l’image de la personne âgée, vieillissante, qui perd la mémoire, ses affaires, ne reconnaît plus personne, se perd dans son environnement. Cela touche à ce qui est le plus noble chez une personne, sa personnalité, son identité…
Donc le diagnostic précoce est vraiment utile, mais on est bel et bien confronté à ce déni des patients et à ce tabou de la société et des familles.
Immunothérapie : des traitements qui suscitent le débat en France Est-ce qu’il existe des traitements efficaces ?
On dispose de traitements qui ne vont pas guérir la maladie, mais qui vont agir contre les symptômes. Ce sont soit des traitements anticholinestérasiques, soit des traitements antiglutamate. Ces traitements peuvent par exemple réduire les hallucinations, réduire l’apathie et redonner plus de dynamisme aux patients, peuvent réduire l’anxiété, la dépression. Cela a été démontré de manière tout à fait sérieuse par de nombreuses études.
On a longtemps considéré que ces traitements ne marchaient pas parce qu’ils n’amélioraient pas la mémoire. Effectivement, pour l’instant, on ne peut pas améliorer la mémoire. Mais ces traitements apportent quelque chose.
Si malheureusement, ils ont été déremboursés en 2018 en France, on continue à les prescrire sans difficulté, étant donné leur bénéfice réel.
Mais ils ne permettent pas, à l’heure actuelle, d’agir contre le mécanisme même de la maladie ?
Les traitements évoqués ci-dessus, en effet, n’agissent pas contre le processus biologique créateur de la maladie d’Alzheimer. C’est-à-dire qu’ils n’agissent pas contre les plaques amyloïdes et la dégénérescence neurofibrillaire.
C’est pourquoi depuis le début des années 2000, on essaye de trouver des traitements qui vont bloquer ou fortement ralentir la maladie. Ce sont des immunothérapies. Le but étant d’apporter des anticorps contre la protéine amyloïde, qui est le point de départ de la maladie.
Pourquoi ces traitements par immunothérapies ne se généralisent pas ?
On sait que ces traitements ralentissent fortement la maladie. Mais ils ont quelques inconvénients, comme tous les médicaments. Ils sont toutefois déjà prescrits depuis un an aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Corée du Sud, au Japon, en Israël… Leur étude, en champ réel, montre une confirmation des études scientifiques : on peut ralentir la maladie.
Mais la France n’a pas souhaité commercialiser ce type d’immunothérapie. Ce qui est bien sûr dommage, mais il est possible que dans quelques années, la France revienne sur cette décision.
“On peut agir contre certains symptômes” D’autres médicaments sont-ils utilisés ?
Oui, à côté des traitements dont le but est de ralentir ou de bloquer la maladie, on peut agir contre certains symptômes. On peut donner des anxiolytiques en cas d’anxiété, certains antidépresseurs en cas de dépression, des calmants chez des patients un peu trop agités. Le tout est de donner les bons traitements aux bonnes doses.
À côté de ces traitements médicamenteux, quels sont autres moyens de ralentir les symptômes ?
À côté des médicaments qui ralentissent la maladie et de ceux qui agissent contre les symptômes, il y a d’autres interventions qu’on appelle non médicamenteuses. Par exemple, on peut prescrire une remédiation cognitive par des orthophonistes, faire intervenir des kinésithérapeutes, des ergothérapeutes, mettre en place au domicile, pour soulager les familles, des auxiliaires de vie ou des aides ménagères…
Et puis, il y a toute une série d’activités qu’on peut proposer, à l’image de l’arthérapie, à travers la musique ou encore le dessin. Dans certains cas avancés de la maladie, on peut aussi faire intervenir la médiation par animaux, par des chats, par des chiens, par des chevaux. On peut faire aussi jardiner les patients. Ces interventions seront proposées en fonction du stade de la maladie.
De quoi meurt-on lorsque l’on est atteint de l’Alzheimer ?
On a du mal à comprendre que l’on peut décéder d’un trouble de la mémoire ou d’un trouble cognitif. Mais la maladie d’Alzheimer est bien une maladie mortelle, l’espérance de vie d’un patient étant environ de 8 à 15 ans. En réalité, la maladie désorganise petit à petit le fonctionnement moteur : les malades ne vont plus savoir marcher, vont devenir grabataires, ce qui favorise phlébites, infections, embolies pulmonaires, perte de poids… La maladie entraîne également des lésions près des centres cardio-respiratoires et il est possible que certains patients décèdent d’un arrêt cardiaque.
“On trouvera un jour une solution pour la maladie d’Alzheimer, mais ne me demandez pas quand” Vous avez travaillé pendant 35 ans sur la maladie d’Alzheimer, avez-vous constaté d’énormes évolutions dans la recherche ?
Les avancées, depuis le début de ma carrière en 1987, ont été considérables. Nous avons beaucoup progressé au niveau du diagnostic avec les ponctions lombaires et peut-être bientôt les prises de sang, de la compréhension de la maladie, de la prise en charge, des traitements et du soutien qu’on apporte aux patients et surtout à leurs familles. Malheureusement on ne guérit pas encore la maladie. Mais il est clair que l’on est sur un tremplin qui va avancer de manière extrêmement rapide dans les années à venir.
Peut-on nourrir l’espoir qu’un jour la maladie d’Alzheimer sera dominée ?
Quand j’ai débuté ma médecine, on disait que le cancer serait guéri en l’an 2000. C’est faux, mais on en guérit 50% aujourd’hui. Je pense donc que oui, on trouvera un jour une solution pour la maladie d’Alzheimer, mais ne me demandez pas quand.
Il faudra des essais nombreux pour un jour trouver des traitements qui bloquent définitivement la maladie. Il faudra surtout faire des diagnostics très précoces, avec des marqueurs fiables, et trouver non pas un médicament, mais des associations de médicaments. Je pense qu’un jour, de même qu’on parle de chimiothérapie anticancéreuse, on parlera de chimiothérapie anti-Alzheimer, parce qu’il faudra associer plusieurs molécules à des moments différents de l’évolution pour y parvenir. Mais est-ce que ce sera dans 5 ans, 10 ans, 15 ans, ça, je ne peux pas vous le dire.
À SAVOIR
Le Dr Bernard Croisile est également président d’honneur de l’association France Alzheimer Rhône, dont le « territoire » accueille du 14 au 16 avril 2026 la 7eme conférence internationale sur la maladie d’Alzheimer, organisé par l’ADI (Alzheimer’s Disease International) et l’association France Alzheimer au Centre de Congrès de Lyon. Le plus grand événement consacré à la maladie dans le monde réunit tous les deux ans un millier d’experts et délégués issus de toute la planète.


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