Greffer, c’est opérer. Dans le vif du patrimoine existant, les architectes réalisent des interventions aussi délicates que risquées. On ne parle pas là de chantier de restauration, mais de création contemporaine. La plupart du temps, il s’agit d’agrandir un bâtiment, ou un ensemble, pour répondre à une nouvelle demande, voire à un nouvel usage. À charge pour les auteurs des projets de trouver le ton juste. Il ne saurait y avoir de recette, l’enjeu est de trouver la bonne stratégie. L’icône de la greffe contemporaine restera sans nul doute la Pyramide du Louvre qui, après une immense polémique, a finalement fait consensus depuis son émergence en 1989. L’œuvre de Ieoh Ming Pei, aussi moderne qu’intemporelle, participe de ce palimpseste inhérent à l’histoire des villes. C’est un marqueur.

L’heure est alors au dialogue entre les époques. La fin de ces années 1980 voit en effet la rupture avec l’idéologie de la table rase et, sans pour autant sombrer dans le postmodernisme proliférant, instaure une nouvelle relation au patrimoine. Trois bâtiments majeurs vont confirmer la tendance. En 1991, à Saint-Germain-en-Laye, Dominique Perrault prend le sujet de manière radicale en glissant un disque de verre sous un petit château du XIXe siècle pour installer discrètement un centre de conférences. En 1993, pour l’Opéra de Lyon, Jean Nouvel affiche nettement la greffe avec un bâtiment complètement transformé et surélevé par une voûte contemporaine qui émet des signaux. Puis, lors de l’extension du Palais des Beaux-Arts de Lille en 1997, les architectes Ibos et Vitart prennent de la distance par rapport au bâtiment ancien. Par ce vide fondateur, ils engagent un dialogue subtil : plus qu’un simple reflet, c’est une fusion dans la nouvelle façade de verre.

Jean Nouvel sur l’architecture de demain

Faut-il choquer ou dialoguer ? Les deux écoles s’affrontent

Rupture ou continuité, c’est tout l’enjeu. Dans ce processus de mutation, certains ne résistent pas à la tentation d’affirmer le geste contemporain sans chercher le moins du monde à entretenir une relation avec l’existant. Dans cette série dramatique, citons la saillie puissante opérée par Daniel Libeskind sur le musée militaire de Dresde, qui vient casser l’ordonnancement classique pour mieux exprimer sans doute la violence de la guerre. Quant au vaisseau de verre suspendu par Zaha Hadid à Anvers, écrasante surélévation d’une ancienne caserne classée, il veut à l’évidence propulser la ville dans l’hypermodernité. Simultanément, en 2016, tous les projecteurs se braquent sur le port de Hambourg où le duo Herzog & de Meuron achève l’une des greffes les plus flamboyantes sur un entrepôt des années 1960 pour installer l’ElbPhilharmonie. Le patrimoine industriel participe à l’aventure de la greffe contemporaine.

À Hambourg, l’entrepôt Kaispeicher A est surmonté d’une construction en verre imaginée par Herzog & de Meuron afin de créer l’Elbphilharmonie ©Maxim Schulz.

À Hambourg, l’entrepôt Kaispeicher A est surmonté d’une construction en verre imaginée par Herzog & de Meuron afin de créer l’Elbphilharmonie ©Maxim Schulz.

S’agissant des Fonds régionaux d’art contemporain (Frac), on a vu se développer deux stratégies opposées. L’une spectaculaire, exprimée par les Turbulences – Frac Centre de Jakob+MacFarlane, extension du site des Subsistances militaires d’Orléans ; l’autre relevant du clonage, pour le Frac Grand Large – Hauts de France à Dunkerque, avec la duplication par Lacaton & Vassal du volume d’une halle portuaire existante.

 

Dans ce débat, nombreux sont les architectes qui se réclament de la charte de Venise (établie en 1964 après la fameuse charte d’Athènes), document qui pose autant la question de la lisibilité de l’intervention sur le patrimoine que celle de sa réversibilité. À cet égard, le travail de l’architecte Patrick Bouchain pour Bartabas sur les écuries de Versailles est un modèle, car on pourra toujours revenir à l’état initial dessiné par Mansart. « La charte de Venise est bien plus qu‘un outil, c’est une attitude, une démarche. La création a toute sa place dans le patrimoine, mais avec considération pour ce qui est déjà là », affirme Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques qui a notamment travaillé avec Tadao Ando sur la Bourse de Commerce à Paris. En phase avec la charte, la jeune équipe de l’atelier PNG fait partie de ces architectes très intéressés par la question de la matérialité et sensibles à la question du réemploi. En témoigne leur intervention en site classé, à Léaz dans l’Ain : sur le fort de l’Écluse qui surplombe la vallée du Rhône : on y voit l‘intelligente réutilisation des pierres de démolition pour fabriquer une tour de circulation en gabion (grillages retenant des pierres).

Le Metropol Parasol conçu par le Berlinois Jürgen Mayer recouvre la place de la Encarnación à Séville ©Nikkol Rot.

Le Metropol Parasol conçu par le Berlinois Jürgen Mayer recouvre la place de la Encarnación à Séville ©Nikkol Rot.

Il n’y a pas de « petit projet », on le sait. Dans le village corse de Vico, Jean-Christophe Quinton a surélevé une ancienne menuiserie devenue maison individuelle. Extension verticale, en bois, d’un petit bâtiment de pierre, c’est un travail sur la géométrie et sur l’espace. « Une greffe a toujours quelque chose d’hétérogène qui s’inscrit dans une continuité », résume l’auteur. De la greffe contemporaine, Jean-Michel Wilmotte a fait l’axe fort de sa fondation créée en 2005. Tous les deux ans, les jeunes architectes et les étudiants en architecture sont ainsi invités par la Fondation W à travailler sur le sujet de la relation avec les vieilles pierres et autres ruines modernes.

Toucher au patrimoine sans le trahir : les stratégies qui ont fait leurs preuves

Le défi de la greffe est tel que, dans certains endroits, il n’y a pas droit à l’erreur… Deux opérations de nature différente l’illustrent particulièrement bien dans des situations à haut risque. À Colmar, l’extension du musée Unterlinden a démontré, dans sa complexité, que l’on pouvait opérer à différentes échelles. Herzog & de Meuron, qui ont travaillé en sous-sol pour faire le lien entre les différents bâtiments, ont aussi remodelé l’espace public où apparaît une nouvelle greffe à la peau de brique.

 

À Paris, Bernard Desmoulin crée l’événement par l’insertion d’un bâtiment d’accueil sur le site du Musée national du Moyen Âge, lieu palimpseste depuis les thermes antiques. Le bâtiment en fonte d’aluminium prouve la compatibilité de la modernité et du patrimoine lorsqu’elle s’impose comme règle le dialogue entre les époques. On se souvient de l’intervention du même architecte sur le site de l’abbaye de Cluny en Bourgogne : il avait alors choisi l’acier Corten pour imbriquer un restaurant universitaire dans la muraille.

Le nouveau bâtiment d’accueil du musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge, dû à l’architecte Bernard Desmoulin ©M. Denancé

Le nouveau bâtiment d’accueil du musée de Cluny – Musée national du Moyen Âge, dû à l’architecte Bernard Desmoulin ©M. Denancé

L’infiltration dans un paysage ancien, cela parle à Benedetta Tagliabue, architecte italienne installée à Barcelone. La transformation du marché San Caterina, à proximité de la cathédrale gothique, s’est déjà imposée comme une référence en matière de création contemporaine, avec sa toiture vernissée ondulante. Mais lorsqu’elle doit implanter un Maggie’s Centre, équipement d’accueil pour les malades atteints du cancer, la greffe est d’un autre ordre, car l’ensemble Art Nouveau de l’hôpital Sant Pau est inscrit au patrimoine de l’Unesco. Elle réussit l’intégration par un vocabulaire ornemental, mélange de briques rouges et de céramique.

Le Centre Kálida de l’hôpital de Sant Pau à Barcelone a été créé par Benedetta Tagliabue et l’agence EMBT ©Lluc Miralles.

Le Centre Kálida de l’hôpital de Sant Pau à Barcelone a été créé par Benedetta Tagliabue et l’agence EMBT ©Lluc Miralles.

Nouveau vocabulaire également au cœur de Nancy, où il s’agissait pour Anne Démians de reprendre la partition d’une œuvre inachevée: les thermes réalisés par Louis Lanternier en 1914. « À la manière d’un cadavre exquis, il ne pouvait savoir comment j’allais terminer son bâtiment », relève-t-elle. Rester dans l’histoire du site et s’inscrire « dans un jeu de consonance-dissonance », telle est la démarche sérieuse de cette architecte engagée depuis dans la transformation d’une partie du site de l’Hôtel-Dieu à Paris.

Les travaux d'extension de la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence. © Silvio D'Ascia Architecture

Les travaux d’extension de la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence. © Silvio D’Ascia Architecture

À Saint-Paul-de-Vence, il fallait relever le défi d’intervenir sur le chef-d’œuvre de José Luis Sert avec l’extension de la Fondation Maeght. Silvio d’Ascia a opté alors pour la stratégie quasi invisible de la greffe de nouveaux espaces dans le socle. Une démarche adoptée également par Pierre-Louis Faloci pour transformer le château Laboissière, à Fontenay-aux-Roses, en centre de danse et de musique. Face au XVIIe siècle, l’idée est de minimiser la présence contemporaine par incrustation dans le sol. Cet art de l’effacement, on le retrouve, poussé au maximum, dans le centre historique Valmy 1792, dans la Marne, où l’architecte tenant de « l’écologie du regard » va complètement faire disparaître le bâtiment dans la topographie.

À Calvi, l’architecture et le paysage

« La création permet de régler des sujets que la restauration seule ne peut pas faire », énonce Alicia Orsini, formée à l’école de Chaillot et cofondatrice de l’agence Orma Architettura, basée à Corte. Les architectes ont dessiné un théâtre de verdure au pied de la citadelle de Calvi. S’appuyant sur les glacis, ils ont travaillé le béton comme on travaille la pierre. Et dans le but d’assurer une réversibilité, ils ont désolidarisé la structure contre le rocher avec du sable. « Nous voulions donner l’impression que cela avait toujours existé, et si dans le temps, le lieu doit se prêter à autre chose, on pourra l’enlever et le rocher sera comme intact. »

La ruine comme support

En plein cœur de Madrid, deux greffes ont été pratiquées de manière différente, c’est presque un cas d’école. D’un côté, l’extension à grande échelle du Museo Reina Sofia par Jean Nouvel, et à proximité, la bibliothèque universitaire Escuelas Pias que l’architecte José Ignacio Linazasoro a su créer avec brio dans le vestige d’une église baroque. La ruine n’est pas sans risque. On se souvient de la polémique soulevée en 1996 au château de Falaise par l’intervention d’un architecte des Monuments historiques jugée inappropriée, car il s’était livré à de la « conception » plutôt qu’à de la restitution… « On a essayé de comprendre quelle était l’âme du lieu, se souvient, l’architecte en question, Bruno Decaris. La restauration s’arrête là où commence l’hypothèse, à partir du moment où l’on ne sait pas, il faut créer. »  Depuis la controverse, il ne cesse de pratiquer des greffes, telle l’opération sur le patrimoine rural à Chessy, en Seine-et-Marne. Un travail sur la matérialité, les bâtiments démolis ayant été recyclés pour garder l’esprit du lieu.

La ferme de Chessy par OPUS 5.Photo ©Luc Boegly

La ferme de Chessy par OPUS 5.Photo ©Luc Boegly

À Nègrepelisse, dans le Tarn-et-Garonne, les architectes catalans de RCR, auteurs du musée Soulages à Rodez, ont réinvesti la ruine d’un château médiéval pour y installer un centre d’art. Cette inscription dans la vieille pierre se garde de prendre l’ascendant sur le monument. La strate contemporaine, réalisée avec de l’acier Corten, leur matière fétiche, vient ainsi se coller au plus près du monument sans jamais dépasser en hauteur. Dans le relief corse, à Sainte-Lucie-de-Tallano, la transformation de la ruine d’un ancien couvent du XVe siècle en centre culturel nous confirme que le raccord entre les époques peut effectivement se faire par la matière. En reconstituant la forme de la partie manquante, Amelia Tavella a utilisé le cuivre pour dialoguer avec le granit. Autre transition au château médiéval de Caen, avec ce nouveau bâtiment qui se distingue par sa couleur noire. Alors qu’à l’intérieur de l’enceinte toutes les interventions ont été réalisées en pierre locale, Philippe Prost a opté pour une autre culture constructive ancestrale: le bois brûlé. Il faut voir là une posture de dialogue : « Je préfère l’idée de dualité à celle d’opposition, la continuité plutôt que la rupture. »

En 2019, Amelia Tavella est chargée de transformer le couvent Saint-François à Sainte-Lucie-de-Tallano en centre culturel dédié au territoire corse.

En 2019, Amelia Tavella est chargée de transformer le couvent Saint-François à Sainte-Lucie-de-Tallano en centre culturel dédié au territoire corse.

Continuité rime avec évolutivité, comme le souligne la mutation complexe du Carré Janson à Tournai, en Belgique, au pied de la cathédrale classée au patrimoine mondial. Traverser les époques du XVIIIe au XXe siècle, mais aussi rendre traversant l’îlot culturel, c’est tout le sens du projet des architectes français Tank. Dans cette opération réussie, la cour centrale s’est mutée en une place publique couverte en gradins qui, ceinte d’un rideau spectaculaire, peut devenir une salle de conférences.

Enjeux majeurs

Parmi les greffes à venir, il en est une que tout le monde scrute: la galerie contemporaine de la cathédrale d’Angers, abri en béton blanc pour portail polychrome conçu par l’architecte japonais Kengo Kuma, dont on a pu récemment apprécier la qualité de l’extension du Calouste Gulbenkian Museum à Lisbonne. On suivra également avec grande attention le futur musée du Grand Siècle à Saint-Cloud. En lisière du parc, Rudy Ricciotti remodèle les casernes existantes et ajoute un volume contemporain. Quant à l’extension du ministère des Affaires étrangères, quai d’Orsay, elle a été conçue en verre par Jean-Marc Ibos et Myrto Vitart, afin d’éviter tout effet de barre qui aurait obturé la perspective. « On est là dans la stratégie de projet: à chaque fois c’est une espèce de ruse pour arriver à s’inscrire dans un contexte », explique Myrto Vitart.

Les trois ailes historiques du Frac Centre-Val de Loire encadrent Les Turbulences de Jakob+MacFarlane ©R. Halbe.

Les trois ailes historiques du Frac Centre-Val de Loire encadrent Les Turbulences de Jakob+MacFarlane ©R. Halbe.

Le processus de la greffe contemporaine n’est pas près de s’éteindre tant la densification des villes est à l’œuvre. L’apport d’éléments nouveaux dans le paysage construit est de nature à relancer le questionnement autour de cette remarque de Jean Baudrillard : « L’architecture est un mélange de nostalgie et d’anticipation extrême », des mots inscrits sur les deux grandes portes noires de l’église de Sarlat transformée en marché couvert par Jean Nouvel.