Dans L’écriture et la vie, où Jorge Semprun raconte l’emprise de ses souvenirs de déportation sur sa vie d’écrivain, on lit ceci : « Jamais, plus tard, toute une vie plus tard, même sous le soleil de Saint-Paul-de-Vence, dans un paysage aimable et policé portant l’empreinte vivifiante du travail humain, jamais, sur la terrasse de la Fondation Maeght, dans l’échancrure de ciel et de cyprès entre les murs de brique rose de Sert, jamais je ne pourrais contempler les figures de Giacometti sans me souvenir des étranges promeneurs de Buchenwald ». Sommes-nous désormais condamnés à ne voir que cela, cette blessure, cette défiguration, dans les œuvres à la fois monumentales et anti-monumentales du sculpteur ? L’homme qui marche est, dans sa version de 1947, l’une des icones de notre temps. Il fut précédé par cette « grêle jeune fille qui tâtonne dans la nuit », comme le disait Giacometti à Matisse. Et avant elle, longue nuit, litanie des corps effilochés, « depuis trois mille ans, et cette fois-ci c’est Sartre qui écrit, dans « L’Etre et le Néant », on ne sculpte que des cadavres ». Alors allons-y voir, supportons le regard du visage absent, dans l’aplomb fragile de la beauté. Il faudra alors, pour l’affronter, lui donner son nom véritable : Une Histoire de l’art d’après Auschwitz, tel est le titre du livre de Paul Bernard-Nouraud, livre étonnant, imposant et follement audacieux qui place L’homme qui marche dans une longue lignée de corps défaits.
Alberto Giacometti, « Homme qui marche », 1947, 170 x 23 x 53 cm – Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich
Pour se mettre sur la trace des sculptures de Giacometti, Patrick Boucheron s’entretient avec :
- Paul Bernard-Nouraud, historien et théoricien de l’art, docteur en esthétique à l’EHESS et collaborateur régulier à « En attendant Nadeau ». On lui doit des livres sur la photographie, la représentation de la violence extrême, mais aussi le théâtre de Koltès. En 2024 et 2025, il a publié aux éditions de l’Atelier contemporain une œuvre monumentale, Une histoire de l’art d’après Auschwitz, en trois volumes : Figures disparates, Figures disparues et Configurations.
- Emilie Bouvard, historienne de l’art et curatrice, directrice scientifique de la Fondation Giacometti, où elle a organisé plusieurs expositions, Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l’absolu en 2025 et cette année une confrontation avec l’artiste américano-pakistanaise Huma Bhabha. Elle fait paraître début mai chez Gallimard le livre issu de sa thèse : Violentes. Une traversée féminine de l’art occidental. 1958-1978.
Une femme passe devant la sculpture « Homme qui marche » d’Alberto Giacometti à la galerie d’art Schirn de Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, le 27 octobre 20 © Getty – Photo by Boris Roessler/picture alliance
« Femme qui marche » d’Alberto Giacometti, 1932 – Wikimedia Commons Les références de l’émission :
Bibliographie sélective :
- Catherine Grenier (dir.), Picasso – Giacometti, Paris, Musée Picasso, Flammarion, 2016.
- Catherine Grenier, Alberto Giacometti, Paris, Flammarion, coll. «Grandes biographies», 2017.
- Émilie Bouvard (dir.), Huma Bhabha / Alberto Giacometti, Paris, Institut Giacometti, éditions Fage 2026.
- Émilie Bouvard, Annabelle Ténèze(dir.), Le Temps de Giacometti, 1946-1966, Paris, Fondation Giacometti, Gallimard, Toulouse, Les Abattoirs, 2023.
- Émilie Bouvard (dir.), Picasso et la guerre, Paris, Gallimard, musée de l’Armée, musée national Picasso-Paris, 2019.
- Émilie Bouvard, Géraldine Mercier, (dir.), Guernica, Paris, Gallimard, Musée national Pablo Picasso, 2018.
- Georges Didi-Huberman, Le Cube et le visage. Autour d’une sculpture d’Alberto Giacometti, Paris, Macula, coll. « vues», 1993.
- Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, Paris, L’Arbalète, 1963.
- Paul Bernard-Nouraud, Une Histoire de l’art d’après Auschwitz, vol 3 : Configurations, Strasbourg, L’Atelier contemporain, coll. « Essais sur l’art », 2025.
- Paul Bernard-Nouraud, Une Histoire de l’art d’après Auschwitz, vol 1 : Figures disparates, Strasbourg, L’Atelier contemporain, coll. « Essais sur l’art », 2024.
- Paul Bernard-Nouraud, Une Histoire de l’art d’après Auschwitz, vol 2 : Figures disparues, Strasbourg, L’Atelier contemporain, coll. « Essais sur l’art », 2024.
- Paul Bernard-Nouraud. « Discerner les ténèbres : Réminiscences visuelles dans l’écriture concentrationnaire ». Lignes, 2022/3 n° 69, 2022. p.165-183.
- Paul Bernard-Nouraud, Sur les oeuvres silencieuses: contribution à l’étude de l’art d’après Auschwitz, éditions Petra, 2017.
- Paul Bernard-Nouraud, Les ombres solitaires : essai sur la pièce de théâtre « dans la solitude des champs de coton » de Bernard-Marie Koltès, éditions Petra, 2012.
- Thierry Dufrêne, Giacometti, Genet: Masques et portrait moderne, Paris, L’Insolite, coll. «L’art en perspective », 2006.
- Véronique Wiesinger (dir.), L’Atelier d’Alberto Giacometti, Paris, Fondation Alberto et Annette Giacometti, musée national d’art moderne Centre Pompidou, 2007.
Musiques et archives diffusées pendant l’émission :
- Alberto Giacometti dans le documentaire » L’art et les hommes » de Jean-Marie Drot, 1963
- « Comme un légo » d’Alain Bashung
- « Walking in my shoes » de Depeche Mode, 1993
- Générique de fin sur « Disorder » de Joy Division, 1979