15 mars 2026 à 12h24
L’affaireL’affaire des financements libyens reprend son cours judiciaire à partir du lundi 16 mars devant la cour d’appel de Paris, là où le tribunal de première instance l’avait laissée cinq mois plus tôt : avec un jugement historique, condamnant pour la première fois à l’échelle du continent européen un ancien président à une incarcération immédiate, et, en réaction, une offensive politique et médiatique de dénigrement de la justice et de l’État de droit d’une intensité inédite en France.
Nicolas Sarkozy, déjà deux fois reconnu définitivement coupable pour des atteintes à la probité dans deux autres dossiers – pour corruption dans l’affaire Bismuth et financement illégal de campagne électorale dans Bygmalion –, a été condamné dans le scandale libyen, le 25 septembre 2025, à cinq ans de prison ferme et à 100 000 euros d’amende pour association de malfaiteurs.
L’ancien chef de l’État était accusé d’avoir noué à l’automne 2005, par l’intermédiaire de ses deux plus proches collaborateurs, Brice Hortefeux (condamné à deux ans de prison et à 50 000 euros d’amende) et Claude Guéant (six ans et 250 000 euros), un pacte de corruption avec la dictature libyenne. Ce « pacte corruptif » avait pour objectif le financement illégal de la campagne présidentielle de 2007 par le régime de Mouammar Kadhafi, selon les juges de première instance.
Nicolas Sarkozy rentre chez lui à Paris, le 13 octobre 2025, après avoir rencontré le chef du Parquet national financier (PNF) afin de lui signifier les conditions de sa future incarcération. © Photo Alexis Jumeau / Abaca Agrandir l’image : Illustration 1
D’après leur jugement, des négociations secrètes ont notamment été menées en ce sens à Tripoli entre octobre et décembre 2005 par Claude Guéant, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy (alors ministre de l’intérieur), et Brice Hortefeux, son ministre délégué, avec le numéro deux du régime libyen, un certain Abdallah Senoussi. Beau-frère de Kadhafi et chef des services secrets militaires, cet homme était également aux yeux de la France un terroriste d’État, condamné en 1999 à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir été l’organisateur de l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 de la compagnie française UTA, qui a fait 170 morts en 1989.
Plusieurs familles de victimes de l’attentat, dont la constitution de parties civiles a été reconnue valable par le tribunal, doivent venir témoigner à la barre de la cour d’appel, comme elles l’ont fait en première instance. Des dépositions fortes durant lesquelles elles ont fait part de leur sentiment de « trahison », en s’adressant aussi bien aux juges qu’à Nicolas Sarkozy et à ses proches assis côte à côte sur le banc des prévenus.
En 2005, les négociations entre l’équipe Sarkozy et Abdallah Senoussi avaient été organisées, dans le dos de l’ambassade de France et des services officiels, par un agent de corruption bien connu des réseaux de la droite française, l’homme d’affaires Ziad Takieddine, qui est décédé au Liban, où il avait pris la fuite, deux jours avant l’énoncé du jugement de septembre 2025.
Ce qu’a écrit le tribunal
Dans sa décision, le tribunal de Paris a estimé que « l’association de malfaiteurs que [Nicolas Sarkozy] a constituée avec Claude Guéant, Brice Hortefeux et Ziad Takieddine avait pour objectif de préparer une corruption au plus haut niveau possible lorsqu’il serait élu président de la République, chargé de veiller au respect de la Constitution et garant de l’indépendance nationale ».
« Cette association a ainsi porté sur l’agrément d’un financement en provenance d’un État étranger en contrepartie du suivi du dossier pénal d’un homme condamné pour terrorisme et du maintien des relations avec la Libye. Il s’agit donc de faits d’une gravité exceptionnelle, de nature à altérer la confiance des citoyens dans ceux qui les représentent et sont censés agir dans le sens de l’intérêt général, mais aussi dans les institutions mêmes de la République », a poursuivi le tribunal présidé par la juge Nathalie Gavarino.
Les négociations ne sont pas restées qu’au stade de projet. Elles ont été suivies d’effets, puisque, toujours d’après le jugement, « des dignitaires libyens, dont Abdallah Senoussi, ont envoyé de l’argent dans le but de financer la campagne ». Une somme de 6,5 millions d’euros, effectivement versée par le régime libyen via trois canaux de financements différents, avait ainsi été identifiée par l’enquête et les flux reconstitués grâce à des documents bancaires et les carnets manuscrits d’un ancien dignitaire libyen, Choukri Ghanem, retrouvé mort dans le Danube, à Vienne (Autriche), en avril 2012.
Nicolas Sarkozy accueille Mouammar Kadhafi au palais de l’Élysée, le 10 décembre 2007. © Photo Sébastien Calvet Agrandir l’image : Illustration 2
Durant le procès de première instance, qui s’est tenu de janvier à avril 2025, Claude Guéant et Brice Hortefeux ont d’ailleurs eu l’imprudence, comme Nicolas Sarkozy durant l’instruction, d’admettre face aux preuves réunies par les enquêteurs que les Libyens avaient bien versé de l’argent en 2006 à l’intermédiaire Ziad Takieddine en voulant financer la campagne présidentielle de 2007. Mais il se serait agi, selon eux, d’une escroquerie de l’homme d’affaires – une thèse qui n’a pas été validée par la justice.
Au contraire, c’est la « gravité exceptionnelle » des faits mis au jour qui a justifié la mesure d’incarcération immédiate de Nicolas Sarkozy ; les procureurs du Parquet national financier (PNF) avaient dénoncé dans leurs réquisitions un pacte de corruption « inconcevable, indécent, inouï ».
L’ancien président de la République a finalement passé vingt jours derrière les murs de la prison de la Santé, à Paris, dont il a pu sortir rapidement du fait de son appel du jugement – il n’était dès lors plus un condamné qui purgeait sa peine, mais un présumé innocent placé en détention provisoire, dont les critères de maintien n’étaient pas les mêmes que ceux ayant présidé à son incarcération.
Une rage éditoriale
De sa brève expérience carcérale, Nicolas Sarkozy a tiré en un temps d’écriture record un livre à succès, Le Journal d’un prisonnier (Fayard), dans lequel il s’en est pris avec virulence aux juges en dénonçant leur manque d’indépendance supposée et une prétendue « haine » à son égard : « Mon crime aujourd’hui serait-il de ne pas être de gauche ? », a-t-il notamment écrit, n’hésitant pas à se comparer, sans ciller, au capitaine Alfred Dreyfus, victime à la fin du XIXe siècle de l’une des plus sordides machinations judiciaires que la France ait jamais connue.
Dossier L’argent libyen de Sarkozy 231 articles
L’ancien président a été aidé dans sa croisade contre la justice par plusieurs médias acquis à sa cause, gravitant notamment dans la sphère de l’empire Bolloré (CNews, Europe 1, Le Journal du dimanche, JDNews…), qui ont multiplié les contrevérités pendant plusieurs semaines dans une atmosphère de post-vérité digne d’un trumpisme à la française. Une situation déjà observée quelques mois plus tôt avec la condamnation en première instance de Marine Le Pen dans l’affaire des emplois fictifs du Parlement européen.
Ce climat de populisme antijudiciaire a poussé les deux plus hauts magistrats du pays, Christophe Soulard et Rémy Heitz, respectivement premier président et procureur général de la Cour de cassation, à dénoncer publiquement les « vents mauvais » qui soufflent dans le pays, « remettent en cause l’État de droit » et « cherchent à saper la légitimité des juges ».
Les trois principales associations de lutte contre la corruption, Anticor, Sherpa et Transparency International, qui se sont constituées parties civiles dans le procès libyen, ont décidé de faire front de nouveau ensemble pour l’appel. Dans un communiqué commun, elles rappellent, elles aussi, que le jugement de première instance avait suscité des réactions caractérisant « de graves atteintes à l’indépendance de la justice ». « Dans ce contexte, ajoutent-elles, il est impératif de protéger les contre-pouvoirs démocratiques. Ce procès offre l’opportunité de réaffirmer que le respect de la séparation des pouvoirs demeure la condition essentielle de l’équilibre et de la solidité des institutions. »
Dans son Journal d’un prisonnier, qui a montré un homme avant tout prisonnier de lui-même, Nicolas Sarkozy s’est également attaqué sans retenue à Mediapart, à l’origine des premières révélations sur l’affaire libyenne en 2011, et a promis de « faire du mal » à ceux qu’il appelle les « faussaires », les « comploteurs » et les « menteurs », soit tous les responsables de ses malheurs judiciaires.
Parmi les 230 articles publiés par Mediapart sur l’affaire libyenne, l’un d’eux avait fait grand bruit en particulier : la révélation, en avril 2012, d’une note issue des archives du régime Kadhafi. Datée de décembre 2006, celle-ci évoquait un accord de financement à concurrence de 50 millions d’euros pour la campagne présidentielle de 2007. Elle était signée par l’ancien chef des services secrets extérieurs libyens, Moussa Koussa.
Dans son jugement, le tribunal de Paris a écrit que « le plus probable est que ce document soit un faux ». Une affirmation surprenante pour ne pas dire totalement incongrue. Et ce, pour deux raisons.
Primo, il y a une autorité de la chose jugée depuis 2019 sur la question. La justice française a en effet, par trois fois, définitivement débouté Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux de leur plainte pour faux et usage de faux déposée contre Mediapart. Après plus de trois ans et demi d’enquête, deux juges d’instruction ont en effet estimé sur la foi de nombreux témoignages, mais aussi d’expertises graphologiques et de techniques très poussées, que le document n’était ni un faux matériel ni un faux intellectuel.
Cette décision a été confirmée en appel et par la Cour de cassation, soit la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire français. L’ancien président de la République et son ancien ministre de l’intérieur ont d’ailleurs dû verser de l’argent à Mediapart après avoir été déboutés.
Secundo, c’est justement grâce à cette note qu’a pu être révélée publiquement l’existence d’une rencontre secrète, à Tripoli, entre Brice Hortefeux et le numéro deux du régime libyen, Abdallah Senoussi, terroriste d’État condamné et recherché. Cette rencontre est au cœur de la condamnation pour association de malfaiteurs de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Brice Hortefeux dans l’affaire libyenne.
Son ouvrage a aussi été l’occasion pour lui de multiplier les égards en faveur du Rassemblement national (RN) et de ses deux leaders, Marine Le Pen et Jordan Bardella, avec lequel il a d’ailleurs récemment déjeuné, selon L’Express.
Il est peu de dire que Nicolas Sarkozy, 71 ans, va jouer gros devant la cour d’appel de Paris : à la fois pour son avenir personnel et pour son héritage politique, déjà passablement entamé par ses précédentes condamnations en justice et d’autres affaires judiciaires toujours en cours qui le menacent. Du jamais-vu pour un ancien président français.
Les inconnues de l’appel
Plusieurs scénarios sont aujourd’hui sur la table : 1) Nicolas Sarkozy fait triompher ses arguments de fond ou de forme devant le président de la cour, Olivier Géron, et obtient la relaxe tant convoitée par son équipe de défense pénale emmenée par les avocats Jean-Michel Darrois et Christophe Ingrain ; 2) il est condamné dans les mêmes termes qu’en première instance ; 3) sa peine est aggravée.
Cette dernière option demeure ouverte dans la mesure où, s’il a été condamné pour association de malfaiteurs en première instance, l’ancien président a été relaxé des délits de corruption (en dépit de l’existence d’un « pacte corruptif », d’après le tribunal) et de financement illégal de campagne (en dépit de la circulation d’espèces non déclarées pendant l’élection de 2007). Sur ces deux points, ainsi que Mediapart l’a déjà expliqué, l’ex-chef de l’État a échappé à une condamnation pour des motifs juridiques qui seront débattus en appel.
Mais nul ne peut évidemment savoir quelle sera l’issue de ce nouveau procès, dont les débats doivent théoriquement prendre fin le 3 juin. L’arrêt de la cour pourrait quant à lui être rendu à l’automne.
La présence de l’ex-secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, au procès en appel est incertaine en raison de son état de santé, a appris l’Agence France-Presse (AFP) auprès de son avocat, Philippe Bouchez El Ghozi. Ce dernier compte demander à la cour d’appel de Paris au premier jour du procès d’ordonner une expertise médicale afin d’évaluer la capacité de son client à être présent aux débats.
Dans cette affaire, Claude Guéant apparaît à plusieurs strates du dossier. D’une part, dans son volet « politique » lié au pacte corruptif présumé visant un financement illégal de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. D’autre part, dans son volet « enrichissement personnel » dans la mesure où il est suspecté d’avoir perçu 500 000 euros, en mars 2008, en lien avec l’agent de corruption présumé Alexandre Djouhri et le directeur de cabinet de Kadhafi, Bachir Saleh.
Claude Guéant a été condamné en première instance à six ans de prison et à 250 000 euros d’amende – il a échappé à l’incarcération du fait de son âge et de son état de santé. Alexandre Djouhri a également été condamné à six ans d’emprisonnement – il a passé plusieurs semaines en détention avant d’être remis en liberté dans la perspective du procès en appel. Son amende était en revanche beaucoup plus élevée : 3 millions d’euros.
À la barre du tribunal de première instance, Claude Guéant avait tenté d’expliquer l’origine de ces 500 000 euros par la vente de deux petites toiles de peinture. Pour le tribunal, il ne s’agit ni plus ni moins que d’« un habillage tendant à justifier fictivement la perception de 500 000 euros en 2008 ». « Aucun élément ne permet d’établir que Claude Guéant ait jamais eu ces tableaux en sa possession », estiment les juges, pour lesquels « des anomalies entachent la crédibilité du récit de Claude Guéant » et pour qui sa « version défie toute logique ».
Il y a une autre inconnue majeure : le système de défense que Nicolas Sarkozy va adopter en appel. Car force est de constater que sa stratégie en première instance, consistant à marteler que l’affaire libyenne était une machination de kadhafistes désireux de se venger de la guerre de 2011, n’a pas porté ses fruits.
Claude Guéant, Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, en juin 2005. © Photo Pascal Pavani / AFP Agrandir l’image : Illustration 3
L’énergie déployée par l’ex-président les premiers jours, adossée à une hypermnésie du dossier, s’était en effet érodée au fil des audiences et l’avait contraint à plusieurs revirements, se cognant devant la brutalité factuelle des documents recueillis pendant dix ans d’instruction par les juges Serge Tournaire et Aude Buresi, ainsi que par les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) – le témoignage du directeur d’enquête, le commandant de police Frédéric Vidal, avait été un moment fort du procès de première instance.
En contrepoint, les prestations de Claude Guéant et de Brice Hortefeux, qui ont été incapables d’expliquer avec des arguments rationnels leurs rencontres secrètes à Tripoli avec le terroriste Abdallah Senoussi en compagnie de Ziad Takieddine, ont parachevé le tableau d’un clan Sarkozy dont chaque membre est susceptible de mettre en danger tous les autres. À la barre, Nicolas Sarkozy avait bien tenté de couper les ponts avec ses deux plus proches collaborateurs – et même ami d’adolescence pour ce qui est de Brice Hortefeux. Sans succès.
En droit français, toute personne non condamnée définitivement bénéficie de la présomption d’innocence.