Pour des millions de personnes, chaque nuit ressemble à un combat. Entre le ronflement tonitruant et les micro-éveils incessants, l’apnée obstructive du sommeil est un fléau qui épuise le corps et l’esprit. Jusqu’ici, la seule solution efficace ressemblait à un accessoire de science-fiction : le masque de pression positive continue (PPC), encombrant et souvent mal toléré. Mais une étude révolutionnaire publiée dans The Lancet vient de changer la donne. Des chercheurs ont découvert qu’une simple pilule, initialement conçue pour l’épilepsie, pourrait réduire de moitié les arrêts respiratoires nocturnes.
Le « glitch » musculaire qui nous étouffe
L’apnée du sommeil n’est pas qu’un simple problème de ronflement. C’est un affaissement soudain des voies respiratoires supérieures. Pendant le repos, les muscles de la gorge se relâchent au point de bloquer le passage de l’air. Le corps, en manque d’oxygène, se réveille en sursaut pour reprendre son souffle. Ce cycle peut se répéter des centaines de fois par nuit, augmentant drastiquement les risques de maladies cardiovasculaires, de diabète et de troubles cognitifs.
Si des médicaments récents comme le tirzépatide (utilisé pour la perte de poids) ont montré des effets indirects en affinant le tour de cou, ils ne s’attaquent pas à la racine du problème : le contrôle neurologique et musculaire de la respiration. C’est là qu’intervient le sulthiame. Synthétisé dans les années 1950 pour traiter l’épilepsie, ce médicament semble posséder une propriété « magique » jusque-là ignorée : il réveille le tonus musculaire des voies respiratoires sans réveiller le patient.
Une réduction spectaculaire de 50 % des apnées
L’essai clinique de phase II, mené par l’Université de Göteborg en Suède, a porté sur 240 participants à travers cinq pays européens. Les résultats sont sans appel. En administrant des doses quotidiennes de sulthiame une heure avant le coucher, les chercheurs ont observé une amélioration radicale de tous les paramètres du sommeil.
Chez les patients ayant reçu la dose la plus élevée (300 mg), les interruptions respiratoires ont chuté de près de 50 %. Les niveaux d’oxygène dans le sang se sont stabilisés et, plus impressionnant encore, la somnolence diurne — ce brouillard mental qui empoisonne la vie des malades — a été considérablement réduite. « Nous travaillons sur cette stratégie depuis longtemps, et les résultats montrent que l’apnée du sommeil peut effectivement être influencée par des moyens pharmacologiques directs », explique le professeur Jan Hedner, spécialiste en pneumologie.
Vers la fin du règne des machines ?
Aujourd’hui, le traitement de référence reste la machine PPC, mais son taux d’abandon est massif en raison de son inconfort. Les alternatives comme les gouttières buccales ou les implants électriques sur la langue sont coûteuses ou invasives. Le sulthiame, déjà commercialisé dans plusieurs pays pour d’autres indications, offre une voie beaucoup plus simple et moins onéreuse.
Bien que l’étude de phase II soit une avancée majeure, les scientifiques restent prudents. Le dosage optimal semble se situer autour de 200 mg pour équilibrer l’efficacité et les effets secondaires. Des études à plus long terme sont désormais nécessaires pour garantir que ce traitement est sans danger sur le long terme et pour des profils de patients plus variés.
Toutefois, l’espoir est bien là : celui d’une médecine individualisée où une simple pilule permettrait de retrouver des nuits paisibles et une santé protégée. Le risque de développer une apnée du sommeil devrait augmenter de 50 % dans les années à venir avec le vieillissement de la population ; disposer d’une arme chimique aussi accessible pourrait bien être la bouée de sauvetage dont des millions de dormeurs ont besoin.