Cette impressionnante fable politique sur un monde sans amour avait déjà récolté une vingtaine de prix, et le soutien d’Isabelle Huppert et Julianne Moore. Natalie Musteata et Alexandre Singh retracent la trajectoire étoilée de leur film.
Luàna Bajrami et Zar Amir Ebrahimi, dangereusement attirées l’une vers l’autre. Photo Alexandra de Saint Blanquat/Misia Films
Publié le 16 mars 2026 à 09h15
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C‘est l’histoire d’un film dont le parcours ressemble à un scénario. Ce genre de petits miracles qui, soudain, transportent deux réalisateurs débutants de festivals en tapis rouges dans le monde entier. En quelques mois, Deux Personnes échangeant de la salive, de Natalie Musteata et Alexandre Singh (visible sur Canal+), est devenu un court métrage phénomène, qui, après avoir déjà collecté plus de vingt récompenses, dont le prestigieux Grand Prix du jury au festival de l’American Film Institute, en 2024, et le Prix du public au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, a été nommé aux César, et est désormais lauréat des Oscars. La logique voulait que cette production française (Misia Films) gagne la statuette, tant elle impressionne par son audace formelle et sa réflexion — dramatique et sarcastique — sur le totalitarisme.
Bienvenue (façon de parler) dans un monde où le baiser est banni. Tabou. Puni de mort. Au point que l’ail et l’oignon sont devenus les nourritures idoines pour avoir une mauvaise haleine, et le dentifrice, une denrée aussi illégale qu’un sachet de coke. Pour cette fable politique sur un monde sans amour, Natalie Musteata et Alexandre Singh ont eu la chance de bénéficier du décor des Galeries Lafayette, lieu chic et clos où une riche et superbe cliente (Zar Amir) et une jeune vendeuse mutine (Luàna Bajrami) vont être dangereusement attirées l’une vers l’autre, sous le regard d’une autre vendeuse (Aurélie Boquien) qui a trop bien intégré les lois de cette société dystopique… Le tout soutenu par la voix off de Vicky Krieps.
Au départ, c’est grâce à l’art contemporain que Natalie Musteata, historienne de l’art, et Alexandre Singh, artiste plasticien, se rencontrent, il y a quinze ans. « Mais, confie Natalie en riant, nous avons parlé tout de suite et seulement de cinéma et de tous les films qu’on adore ! Rapidement, l’idée a germé de réaliser un film. Certains y parviennent sans faire d’études de cinéma, alors pourquoi pas nous ? » Le couple commence par expérimenter des idées de scénarios — et en jeter beaucoup — pendant son peu de temps libre, entre le doctorat de l’une, qui ne jure que par Les Nuits de Cabiria, de Federico Fellini, et les expos de l’autre, très fan du cinéma de Michael Powell et Emeric Pressburger, de Michael Haneke et du Pinocchio de Walt Disney. Si Alexandre aime tant le cinéma, c’est en tant que « médium global » : « Ce sont tous les arts en un ! De plus, la relation entre un film et le public est très spéciale : autant il est possible qu’une seule personne aime une peinture et l’achète, autant un film se doit de convaincre le plus grand nombre. »
En 2019, les deux cinéphiles réussissent, enfin, à se consacrer entièrement à la réalisation, et commencent par s’entraîner avec un premier court métrage commandé par un musée, où ils découvrent tout, d’un coup, sur le tas. « Sur un plateau pour la première fois, nous avons appris comment raccorder des plans, le temps nécessaire pour changer un objectif, mais aussi ce qu’est un chef de département, ou encore le fonctionnement du monde de la production et des programmations de festivals », commente Alexandre.
Notre film n’est pas de la science-fiction (…). Il ne dit pas que le monde pourrait devenir ainsi, mais qu’il est déjà comme ça et qu’on ne le voit pas.
Natalie Musteata
Leur film est achevé… juste au moment de la pandémie, et ne circule que de manière virtuelle dans quelques festivals, mais il suffit pour que les productrices Valentina Merli et Violeta Kreimer les appellent avec une proposition excitante : tourner une nuit ou deux dans les Galeries Lafayette, qui invite des artistes à faire ce qu’ils veulent dans leur grand magasin parisien ou ses coulisses… Immédiatement, Natalie et Alexandre y voient l’occasion de parler « d’argent et de désir subversif ». Une image, aussi, s’impose à eux : la gifle comme monnaie ! Alexandre explique : « Venant de l’art plastique, nous sommes habitués aux images surréalistes, et le fait qu’on paye ses achats en recevant des claques parlait parfaitement de l’humiliation, et de la distorsion des rapports humains par l’argent. » Nathalie rebondit alors sur ce symbole : si leur dystopie montrera la violence dans une forme aussi banale et acceptée, et que les riches y seront fiers d’avoir des hématomes sur la joue qui prouvent leur pouvoir d’achat, alors il faudra, à l’inverse, que l’intimité et donc le baiser en soient proscrits.
Zar Amir, vue dans « Les Nuits de Mashhad », d’Ali Abbasi. Photo Alexandra de Saint Blanquat/Misia Films
Admirateurs de Luis Buñuel, ils tiennent, aussi, à convoquer l’absurde, à travers les prénoms très particuliers de leurs personnages, et l’humour noir avec, par exemple, des gants différents d’après le niveau social de celui qui gifle, et la mauvaise haleine comme « nouveau passeport ». « Dans notre film, les gens cultivent une mauvaise haleine pour ne pas s’embrasser, mais pour montrer, aussi, qu’ils respectent le système. Pour performer dans l’obéissance ! précise Natalie. Deux Personnes échangeant de la salive n’est pas de la science-fiction mais le reflet des absurdités de notre monde. Il ne dit pas que le monde pourrait devenir ainsi, mais qu’il est déjà comme ça et qu’on ne le voit pas. »
De festivals en festivals
Pour leur casting, ils rêvaient de Zar Amir depuis qu’ils l’avaient vue dans Les Nuits de Mashhad, d’Ali Abbasi, mais ne pensaient pas que le Prix d’interprétation féminine à Cannes 2022 puisse leur répondre avant au moins six mois. Elle accepta dès qu’elle reçut leur lettre. Sa partenaire Luàna Bajrami les contacta plus tard et directement après avoir dégotté elle-même le scénario. Puis le miracle continua, et Alexandre n’en revient toujours pas : « Le premier festival où nous avons été sélectionnés a été Telluride, en août 2024, alors qu’ils ne prennent que sept courts métrages sur des milliers de candidats ! Nous l’avions juste envoyé sans connaître personne, et en payant 30 dollars pour l’inscrire. Nous étions en vacances quand Natalie m’a réveillé en pleine nuit : nous étions pris dans ce festival magique qui se déroule dans un village en pleines montagnes du Colorado, et où tout le monde vénère le cinéma ! Ce fut le début d’un parcours fou, qui nous a menés entre autres au festival de Los Angeles, où nous avons gagné le premier prix, ce qui nous a qualifiés pour les Oscars. »
Les voilà donc, aujourd’hui, parmi les cinq nommés de leur catégorie, et à arpenter, depuis octobre dernier, les dîners à Hollywood pour faire campagne. Entre-temps, ils ont gagné deux soutiens de poids, deux marraines de choc : Isabelle Huppert et Julianne Moore, tombées amoureuses de cette fable politique et queer au noir et blanc géométrique et somptueux, et qui ont toutes deux tenu à en devenir productrices exécutives. Avant de partir, Natalie sort de son sac de faux paquets de chewing-gum saveur ail ou oignon qu’ils ont fabriqués pour leur campagne américaine. Comment Hollywood pouvait-elle résister à des goodies aussi intelligents ?
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