l’essentiel
En 2038, le nouveau porte-avions, baptisé « France libre », doit être livré pour remplacer le Charles-de-Gaulle. Une opération indispensable pour « remplacer un bâtiment fatigué », explique Victor Masson, chargé de recherche et expert naval à la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique).
À l’heure où la France prépare le renouvellement de sa capacité aéronavale, la question du futur porte-avions suscite débats et interrogations. Coût, utilité stratégique, adaptation aux nouvelles formes de guerre : les enjeux sont nombreux. Pour mieux comprendre les raisons de ce choix et les caractéristiques du futur bâtiment, nous avons interrogé Victor Masson, expert naval, qui décrypte les défis et les ambitions de ce programme majeur pour la Marine nationale.
Pourquoi la France doit changer de porte-avions ?
Victor Masson : Il faut un nouveau bâtiment pour plusieurs raisons, principalement liées au système de chaufferie nucléaire. Après plus de 30 ans de service, le Charles-de-Gaulle est un navire fatigué. Prolonger sa durée de vie n’est pas pertinent, il est plus intéressant de partir sur un nouveau porte-avions.

Victor Masson.
À quoi va ressembler le prochain bâtiment ?
Un porte-avions est un navire à part entière, capable de se déplacer et de projeter sa puissance. Il embarque un certain nombre d’avions de chasse et d’appareils qui constituent cette capacité de projection. Il s’agit aussi d’un bâtiment de commandement, avec un chef d’état-major à bord, capable de planifier des missions et de collecter des informations grâce à des systèmes radar avancés et des data centers.
Ce choix est-il nécessaire malgré les critiques liées au coût ?
Comme tous les arbitrages, il peut être critiqué selon le point de vue. Mais le porte-avions reste un outil essentiel, aucun autre bâtiment n’est équivalent. Il est difficile de remplacer sa capacité de projection par des avions depuis le territoire français ou depuis des bases alliées. Renouveler la composante aéronavale est donc un choix positif.
Avec le « France libre », la marine repart sur un nouveau bâtiment pour les 40 prochaines années. Comment répondra-t-il aux évolutions des conflits modernes, notamment avec la montée des drones ?
La nouvelle génération de porte-avions embarquera des drones adaptés, capables d’être lancés par catapulte. Pour se protéger, le porte-avions reste une cible mobile difficile à atteindre. Il est accompagné de frégates de défense équipées pour neutraliser les menaces et préserver le bâtiment, tandis que les avions embarqués assurent également la protection. Des tentatives d’attaques par drones et missiles ont déjà été menées par l’Iran et les Houthis, et elles ont échoué. Le prochain porte-avions sera conçu pour rester opérationnel sur plusieurs décennies et pourra évoluer face aux nouvelles menaces et aux changements de son environnement.
Y a-t-il un risque qu’il soit obsolète à sa livraison en 2038 ?
Il y aura forcément des évolutions technologiques en 12 ans, mais le bâtiment est planifié pour les intégrer. C’est un objet complexe qui demande une grande planification, et il ne sera pas obsolète lors de son lancement. Beaucoup décrivent le porte-avions comme une grosse cible coûteuse et vulnérable, mais ce n’est pas le cas : ses systèmes de défense sont très avancés, contre les menaces aériennes, maritimes et sous-marines. Il contribue également à la protection des autres navires autour de lui.
Le programme est estimé à environ 10 milliards d’euros, le coût est-il justifié ?
Les 10 milliards couvrent l’étude, le développement, la construction et la mise en service, dont près d’un milliard pour la chaufferie nucléaire. Le porte-avions sera largement construit à partir de systèmes et d’entreprises françaises, qui bénéficieront à l’économie nationale
Quel est l’intérêt de la propulsion nucléaire ?
La France, avec les États-Unis, est le seul pays à utiliser la propulsion nucléaire sur porte-avions. C’est un choix stratégique, le navire n’est pas dépendant du ravitaillement en fioul à terre et peut se déplacer rapidement sur de longues distances.
Que va devenir le Charles-de-Gaulle ?
Le Charles-de-Gaulle restera en service pendant la transition, mais il n’est pas prévu de prolonger sa durée de vie pour exploiter deux bâtiments simultanément. Cela coûterait trop cher et mobiliserait trop de ressources humaines, environ 2 000 personnes par navire. La passation se fera donc avec le nouveau porte-avions.
Victor Masson travaille sur les questions de défense et de sécurité, en particulier les enjeux militaires et opérationnels. Il est chargé de recherche et expert naval à la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique). Ses recherches portent notamment sur le théâtre naval.