Philippe Soueres, qui êtes-vous et quel est votre rôle dans le PEPR ?
Je suis directeur de recherche au laboratoire de recherche spécialisé dans l’analyse et l’architecture des systèmes, le Laas-CNRS. Je suis roboticien, spécialiste du mouvement des robots, robots à roues, aériens, manipulateurs mobiles, à pattes et humanoïdes. Le CNRS m’a confié la direction de ce programme national de recherche. J’ai commencé par monter le référentiel avec un comité d’experts, j’en pilote désormais le fonctionnement, pour le suivi et la coordination des projets, l’animation scientifique de la communauté, avec une soixantaine de laboratoires concernés, et l’articulation avec l’Europe, pour que l’effort français ne soit pas isolé.
Comment résumer l’ambition du PEPR Robotique ?
C’est un programme national de recherche fondamentale, qui consiste à lever des verrous scientifiques dit à bas TRL, c’est-à-dire à faible niveau de maturité, très en amont de l’industrialisation. L’idée est de développer des solutions matérielles et logicielles innovantes pour améliorer les performances et la sobriété des systèmes robotiques, au service de besoins sociétaux très concrets, de l’industrie à la médecine.
Vous insistez sur la nécessité de définir un robot. Pourquoi ?
Parce qu’il y a beaucoup de mythes. Pour nous, un robot n’est ni un logiciel, ni un simple automate, c’est une machine qui intègre trois fonctions : percevoir, décider et agir physiquement sur le monde. L’autonomie n’est jamais absolue, on parle d’autonomie pour une tâche donnée, avec des garanties de sûreté et de performance.
Qu’est-ce qui change aujourd’hui, au point de parler de révolution ?
Nous vivons actuellement deux révolutions en parallèle. La première, c’est celle du matériel, le « hardware ». Des progrès sensibles ont été réalisés en matière d’électronique, de calcul embarqué, on dispose de nouveaux actionneurs et de capteurs beaucoup plus performants, on s’appuie sur la fabrication additive, de nouveaux matériaux, des batteries… Tout cela transforme la capacité des laboratoires à concevoir des robots de pointe, plus efficaces, parfois plus frugaux.
La seconde révolution, c’est l’essor de l’IA. La perception a changé de paradigme : on n’écrit plus seulement des règles, on apprend à partir de données. La commande et la décision évoluent aussi, avec l’apprentissage par renforcement, puis les approches liées à l’IA générative et aux modèles dits de fondation, qui ouvrent des perspectives inédites, par exemple pour planifier des actions, dialoguer en langage naturel, ou structurer une tâche complexe.
L’IA est-elle devenue incontournable en robotique ?
Oui, elle est incontournable. Mais la robotique ne se résume pas à l’IA. Un robot est un système incarné : il perçoit, décide et agit physiquement dans le monde réel. Et cela change tout. Les données doivent venir de l’expérience et pas seulement d’images ou de texte « hors sol ». Pour exploiter l’IA en robotique, il faut donc construire des bases de données spécifiques, liées à l’action. Et, en parallèle, il y a des défis qui ne relèvent pas uniquement de l’IA, comme l’actionnement, les architectures matérielles, la robotique miniature, les questions de frugalité et d’autonomie.
Quelles priorités scientifiques avez-vous retenues ?
Le programme est structuré autour de quatre grandes thématiques qui génèrent des projets ciblés. Il y a un objectif autour de la locomotion, pour passer de preuves de concept à des déplacements plus sûrs et explicables, en combinant modèles physiques et apprentissage. Le second thème, c’est celui de la manipulation, avec l’enjeu d’automatiser des gestes précis, y compris sur des objets variés ou flexibles comme les tissus ou les formes complexes. Il y a aussi l’enjeu d’optimiser la perception en milieux naturels, comme voir et se localiser sous la pluie, le brouillard, sur des terrains non structurés. Enfin, on investigue le champ de la robotique miniature, pour concevoir des robots flexibles type endoscopes et robots submillimétriques pour explorer des environnements confinés, en industrie ou en médecine.
Ces quatre axes sont dotés de budgets d’environ trois millions d’euros chacun. Un cinquième volet devrait également voir le jour dans ce PEPR. Doté d’une enveloppe de dix millions d’euros, il vise à combiner l’IA et la robotique pour développer une véritable IA incarnée
Quel est le lien avec les industriels, si le programme est dédié à la recherche fondamentale ?
Même à bas niveau de maturité, le dialogue entre recherche et industrie est continu : les industriels apportent les cas d’usage, les contraintes, les angles morts. L’échange entre chercheurs et industriels permet d’identifier les verrous essentiels à lever, qui font l’objet de thèses et post-docs. Si un verrou tombe, on sait qu’il y a derrière un potentiel de prématuration. L’enjeu, c’est aussi l’attractivité : former, attirer des talents, renforcer les liens nationaux et européens, et favoriser des transferts quand la science débouche sur des solutions robustes.
Dernière question : la marche des robots humanoïdes vous semblait “très difficile” il y a quelques années. A-t-on vraiment progressé ?
Oui, parce que le verrou était en grande partie matériel. La marche bipède est instable par nature : un bipède est un « pendule inversé ». Les anciens actionnements (fortes démultiplications, frottements) rendaient les robots raides et difficiles à modéliser. Les moteurs “quasi direct drive” ont changé la donne. Le mariage entre meilleurs actionneurs et calcul massif a rendu la locomotion beaucoup plus réactive : aujourd’hui, un humanoïde peut encaisser une perturbation, faire plusieurs pas de récupération et rester debout, ce qui était hors de portée il y a dix ans.
Propos recueillis par Valérie Ravinet
Sur la photo : Philippe Souères, chercheur au Laas-CNRS, directeur scientifique du PEPR Robotique. Crédits : Hélène Ressayres – ToulÉco.