Aujourd’hui en France, la poubelle jaune est celle qui se remplit le plus vite. Mais que deviennent ces déchets, une fois qu’en bon citoyen on les a jetés au bon endroit, qu’on s’est débarrassés de ce qui sinon envahiraient nos espaces intérieurs ? Et pour autant qu’ils sont hors de notre vue, peuvent-ils vraiment disparaître ?

La croissance exponentielle des usages du plastique et des impasses environnementales qu’ils représentent ont créé la nécessité de leur trouver des filières de traitement spécifique. Ces filières qui réemploient une partie des plastiques déjà utilisés, se parant du nom de « recyclage » ont besoin de débouchés.

« C’est quand même assez décevant de dire qu’on passe son temps au quotidien à essayer de bien faire et de se rendre compte que, en fait, on ne sert pas la bonne cause. Et de fait, c’est parfois ce qui se passe lorsqu’on se dit “je peux consommer telle bouteille d’eau en plastique parce qu’elle sera recyclée“. Ben non, en fait, elle le sera rarement, ou pas suffisamment souvent. » Baptiste Monsaingeon

Comment l’argument du « recyclage » est-il devenu un catalyseur, un accompagnateur du consumérisme de la fin du 20ᵉ et du début du 21ᵉ siècle ?

Pour prendre la mesure des circuits de prise en charge de ces déchets d’emballage, et en particulier du plastique, nous allons visiter deux centres de tri, Triselec à Lille et Syctom à Paris, qui chaque jour réceptionnent, trient pour séparer les matières, forment des balles de matière unique — cartons, papiers, aluminium, différents plastiques — qui sont revendus à des industriels pour financer une partie du coût exponentiel pour la collectivité publique de traitement de ces déchets toujours croissants.

Mais que deviennent ces plastiques une fois que le centre de tri a fait son travail ? Que veut dire « recyclage » pour des matériaux qu’aucun cycle naturel n’est capable d’absorber ?

« Il est très certain que cet argument du recyclage permet de continuer à consommer la bouteille en plastique, là où l’absence du recyclage dans une version de science-fiction peut-être, aurait plutôt permis de dire qu’on n’utilise pas ces matériaux-là, ce type d’objets-là, cette logique du jetable-là, au quotidien, puisque c’est néfaste, c’est insoutenable, on ne peut pas le gérer, ça génère des pollutions, etc. Le recyclage vient bien agir comme une sorte de tour de baguette magique qui peut être permet d’endormir quelque chose d’une conscience ou d’un réveil politique, écologique plus large. » Baptiste Monsaingeon

Nous rencontrons aussi Sophie Duquesne, chimiste spécialisée dans les recherches sur la fin de vie des plastiques, qui nous décrit la quantité d’additifs dont les différents processus de traitement ne parviennent à venir à bout, et qui polluent indéfiniment nos environnements et nos organismes.

La nécessité de « faire quelque chose » de ces déchets plastiques a poussé à la création de nouvelles filières industrielles qui ont aujourd’hui besoin de débouchés commerciaux, d’où l’inflation des produits issus du plastique qui envahissent les rayons et ont remplacé les matières naturelles qui, elles, ne posaient pas de problèmes, comme le bois, la laine, qui ont vu leurs filières s’effondrer.

Toute une rhétorique empruntée à la longue tradition de recyclage et de récupération des matières qui a prévalu tout au long de l’histoire où les « déchets » n’étaient encore que des résidus organiques pouvant retourner à la terre, va se déployer depuis les années 1970 et jusqu’à aujourd’hui pour accompagner le geste de surconsommation.

Mieux jeter, est-ce mieux oublier le devenir des plastiques ?

« Ces objets en plastique “décyclés“, cette chaise de jardin, ce pot de fleurs, évidemment ne sont plus recyclables. Comme le plastique est dégradé, il va émettre encore plus de micro et de nano plastiques. Et donc tous ces objets “décyclés“, une fois qu’ils sont jetés, ne sont plus bien entendu réutilisables, sont souvent très dégradé. Donc ils vont partir soit en incinération, soit le plus souvent dans les stations d’enfouissement. Et là on a l’impression dans les stations d’enfouissement que tout s’arrête. Mais non. […] Ce sont vraiment des réservoirs à particules plastiques, des bombes à retardement. On a l’impression qu’on les a sagement calés quelque part, mais elles ne vont pas y rester très très longtemps. » Nathalie Gontard, agronome à l’INRAE

Nathalie Gontard, agronome de l’Inrae engagée dans la première partie de sa carrière à promouvoir les emballages plastiques alimentaires nous fait part de l’alerte qui l’a fait virer et devenir une ardente combattante des plastiques.

Comme si la qualité du réseau de collecte des emballages dont nous bénéficions en France alimentait en contre-partie l’oubli que le problème fondamental de la pollution plastique demeure, et n’a aucune issue, par quelque traitement que ce soit.

Face aux plastiques, le seul horizon est la réduction.

Avec

  • Dany Dunat, directrice générale du centre de tri des déchets Triselec, Lille
  • Baptiste Monsaingeon, philosophe et sociologue spécialiste des déchets et du plastique, Maitre de conférences à l’Université de Reims Champagne Ardenne.
  • Jeanne Guien, philosophe, spécialiste de l’obsolescence, de la surconsommation et du jetable
  • Sophie Duquesne, chimiste spécialisée en sciences des matériaux et des polymères, professeure des universités à Centrale Lille et membre du laboratoire UMET (Unités Matériaux et transformations)
  • Nathalie Gontard, chercheuse en science des emballages, directrice de recherche à l’ Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement
  • Sofien Elandaloussi, directeur au Syctom, centre de tri pour Paris et son agglomération

Bibliographie

  • Baptiste Monsaingeon, Homo detritus, pour une critique de la société du déchet, Seuil
  • Jeanne Guien, Le désir de nouveauté, L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), La Découverte, 2025
  • Nathalie Gontard, Plastique, le grand emballement, Stock, 2020
  • Flore Berlinguen, Du bon usage de nos ressources, éd. Rue de l’Echiquier/Zero Waste
  • Marco Almieri, Poubellocène

Discographie

  • Tremblement De Terre Très Doux – François Bayle – Erosphère
  • Andrzej Karałow / Jérôme Noetinger – L’ivresse Transfigurée – Vinyl LP, 2025
  • Eric La Casa – Paris Quotidien – Releases
  • Natasha Barrett – Toxic Colour – CDr, 2025
  • Jana Winderen – Débris – Vinyl LP, 2012
  • Eric La Casa – The Stones Of The Threshold – CD, 1999
  • Eric La Casa – Soundtracks – CD, 2015
  • Eric La Casa – Barrières Mobiles – CD, 2023
  • EVAPORATION – Trois images de l’effondrement – Kasper T Toeplitz & Didier Casamitjana – Bandcamp

Documentation INA : Mylaine Touchais / Prise de son : Florent Bujon, Romain Lenoir / Mixage : Sébastien Royer