Pearl Marshall n’avait que quelques heures, le 20 août 1972, lorsque deux jeunes femmes qui sortaient du cinéma du centre commercial de Westgate, à Fairview Park, dans l’Ohio (États-Unis), l’ont trouvée dans un panier posé contre leur voiture. Plus de cinquante ans plus tard, toutes trois se sont retrouvées. Mais un mystère demeure entier… Elle témoigne dans l’édition du soir.
« Un nouveau-né découvert, la nuit dernière, dans un panier, sur le parking du centre commercial Westgate, a été admis en bonne santé à l’hôpital général de Fairview. Cette petite fille de 7 livres et 2 onces [3, 2 kg] était âgée de moins de trois heures lorsqu’elle a été trouvée, selon les responsables de l’hôpital. Elle a été découverte, aux alentours de 21 h 30, à l’extérieur du cinéma, par deux jeunes femmes qui le quittaient. Le bébé était vêtu d’une couverture jaune et emmaillotté dans une couverture bleue. Les médecins ont déclaré que la naissance s’était bien passée. Elle avait été nettoyée et le cordon ombilical avait été correctement noué, ont-ils ajouté. »
Le 21 août 1972, la presse locale de la ville de Fairview Park, dans l’Ohio, se fait l’écho d’une découverte que Rita Aber, 20 ans, et son amie Darlene Sands, 23 ans, ne sont pas près d’oublier. En effet, la veille, en fin d’après-midi, le tandem se rend au cinéma du centre commercial local, le Westgate shopping centre, et en ressortent à la nuit tombée.
« C’était un bébé parfait ! »
En s’approchant de leur voiture, ces deux collègues de travail aperçoivent un panier, appuyé au véhicule. En le déplaçant, un bruissement attire leur attention : là, dans le panier, la tête d’un nourrisson émerge d’un sac en papier kraft. Elles appellent aussitôt la police et conduisent l’enfant à l’hôpital. Elles en perdront bientôt la trace : la fillette aux yeux bleus, « Jeannie Westgate », ainsi dénommée en raison du prénom de l’une des infirmières qui s’est occupée d’elle et du nom de l’endroit où elle a été trouvée, est rapidement confiée à l’adoption.
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Qui, alors, aurait pu prédire que Rita, Darlene et Jeanne, se retrouveraient, cinquante-trois ans plus tard ? C’est pourtant ce qui s’est passé, « il y a deux étés de cela », avant que le trio ne se rencontre à nouveau, il y a quelques jours, devant les caméras de la chaîne américaine news5cleveland .
Darlene, devenue Darlene Gilleland, y raconte combien le visage de « Baby westgate », (Bébé Westgate, en français) l’a marquée : « Le sac dans lequel elle se trouvait était légèrement replié et ses mains étaient sorties, se souvient-elle. Elle était immaculée, c’était un bébé parfait ! » Rita, désormais Rita Marshall, conserve des souvenirs tout aussi vifs de cette soirée : « Ensuite, je n’ai jamais cessé de penser à elle, confie-t-elle au média américain. Je me demandais comment elle était, ce qu’elle faisait… »
« Baby Westgate », elle, ignorait tout de Rita et Darlene. Et, jusqu’au mitan des années 2010, elle ne savait pas non plus grand-chose, à vrai dire, de ses origines. Adoptée, encore bébé, par une famille de Cleveland, elle ne s’est longtemps connu qu’un seul prénom, celui que ses parents adoptifs lui ont donné, en même temps que leur nom. Pearl Marshall – « comme Rita, sourit-elle aujourd’hui, mais nous ne sommes pas parentes, ce nom est très commun, aux États-Unis. »
L’appui précieux de l’historienne de Fairview Park
Contactée par l’édition du soir, Pearl Marshall partage volontiers son histoire, d’une voix chaleureuse et pleine d’optimisme : « J’ai toujours su que j’avais été adoptée. Ça faisait partie de notre identité. Je dis “notre’’, parce que mon petit frère avait lui aussi été adopté. » La famille Marshall ne savait malheureusement rien des parents biologiques de Pearl. Un jour, pourtant, alors que celle-ci était collégienne, sa mère lui a parlé d’un soupçon, qu’elle avait eu, à l’époque de son adoption. Elle s’était souvenu d’avoir lu quelque chose au sujet d’un bébé retrouvé sur le parking d’un centre commercial. Elle s’était dit que, peut-être, Pearl était ce nourrisson.
Elle avait raison, mais cela, Pearl ne l’a compris qu’en obtenant son certificat de naissance, il y a une dizaine d’années, après que le secret a été levé sur un certain nombre de documents relatifs aux adoptions.

La presse locale de Fairview Park avait raconté, en août 1972, la découverte de » Baby Westgate », non loin du cinéma du centre commercial, par les deux jeunes femmes que l’on aperçoit ici : Rita Aber et Darlene Sands. (Photo : Coupures de presse rassemblées par Chris Gerrett et fournies par Pearl Marshall)
« C’est là que j’ai appris que j’avais reçu un nom temporaire à l’hôpital, Jeannie Westgate », explique-t-elle. Elle fait alors le lien avec un bébé découvert, à la date de sa naissance, sur le parking d’un centre commercial du même nom et se met en quête de la presse de l’époque.
Car, sur le certificat, aucune autre information n’est susceptible de la conduire à ses parents biologiques. Son mari – « il a lui aussi été adopté et a récemment retrouvé ses parents biologiques. Il était le parfait compagnon pour cheminer avec moi dans cette quête intime, sensible » – se lance le premier à la recherche de la moindre piste, sur les circonstances de la naissance de Pearl. Tous deux finissent par dénicher quelques informations en parcourant de vieilles coupures de journaux, et se tournent vers la ville de Fairview Park, dans l’espoir de tomber sur un rapport de police où d’autres archives de ce type. La ville les met alors en relation avec Chris Gerrett, une historienne locale qui a remué ciel et terre pour les aider. « C’est elle qui a retrouvé Rita et Darlène », remercie encore Pearl Marshall.
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« Mon père biologique a été très surpris »
La toute première fois que les trois femmes se sont revues, « je n’avais aucune attente précise, en arrivant, rembobine l’Américaine. Ces femmes, elles, me connaissaient. Elles éprouvaient un attachement émotionnel très fort vis-à-vis de moi… Mais moi, je ne savais rien, de tout ça ! Honnêtement, j’espérais seulement apprendre quelque chose sur ce jour-là, celui où elles m’ont trouvée. Est-ce qu’il faisait beau, est-ce qu’il pleuvait ? Je voulais juste me figurer la scène, avoir ce genre de détails. »
Et le tandem lui a donné quelque chose de plus précieux encore, un sentiment, celui qu’elle avait été délibérément confiée à ces jeunes filles. « Je pense que ces deux jeunes femmes ont été choisies avant même qu’elles entrent dans le cinéma, est convaincue Pearl. Je pense que quelqu’un scrutait le parking, les a vues et s’est dit qu’elles étaient les bonnes personnes. »
Sa mère biologique, peut-être ? « Si ce n’était pas elle, quelqu’un a dû le faire pour elle. J’espère qu’elle avait quelqu’un, auprès d’elle, pour l’aider, songe-t-elle. Je ne peux pas l’imaginer donner naissance seule à un bébé, et ensuite, devoir se lever, le nettoyer à la perfection, l’habiller dans un petit pyjama et l’emmailloter avec mille précautions… J’espère que quelqu’un l’a aidée. »
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De réponse à cette question, Pearl n’en a toujours pas. Si elle a voulu raconter ses retrouvailles avec Rita et Darlene, c’est d’ailleurs précisément pour tenter de trouver la dernière pièce au puzzle de ses origines. Car, grâce à la génétique et à un site de généalogie, elle a retrouvé son père biologique. Elle est en bons termes avec lui, a appris qu’elle avait une demi-sœur qui, comme elle, enseigne la musique.
Mais « il était très surpris, il ne savait rien de moi, soupire Pearl. Il a fouillé sa mémoire et même contacté quelques anciennes petites amies dont il pensait que, peut-être, elles pourraient être ma mère. Sans succès. Et je sais qu’il en a été déçu… »
« Ma mère a choisi le meilleur endroit possible »
Pearl Marshall, toutefois, ne désarme pas. Peut-être sa mère biologique entendra-t-elle parler de la façon dont « Baby Westgate » a renoué avec son passé, peut-être pourront-elles se rencontrer. « Mais si elle ne veut pas me voir, c’est OK pour moi, et si je ne la retrouve jamais, c’est OK, aussi, insiste celle dont les parents adoptifs soutiennent la démarche. Le plus important, pour moi, c’est qu’elle ne ressente aucune honte, que sa vie privée soit préservée, qu’elle ne fasse l’objet d’aucun commentaire méchant comme les gens, malheureusement, en font souvent sans savoir de quoi ils parlent. »
Mais s’il lui était donné de rencontrer celle qui l’a mise au monde, Pearl sait exactement ce qu’elle lui dirait. « Je lui assurerais qu’elle m’a laissée au bon endroit, qu’elle a choisi le meilleur endroit possible, même. Et qu’après elle, Rita et Darlene ont veillé sur moi, les policiers, toute la communauté de Cleveland… Vous savez, à l’époque, l’hôpital a reçu énormément de coups de fil de personnes qui se proposaient pour m’adopter. Et ensuite, il y a eu mes parents… Toute ma vie, j’ai vraiment reçu beaucoup d’attention, d’affection. »
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Plus encore, Pearl Marshall aimerait que sa mère sache qu’elle ne « ressent rien d’autre que le plus profond respect et de l’admiration pour la décision difficile qu’elle a dû prendre. Ça n’a pas dû être facile. Quand j’y pense, j’ai le cœur brisé, pour elle. Dans quelle situation devait-elle se trouver pour que ce soit le meilleur choix ? Je ne peux pas imaginer. » Un silence. « Oui. C’est tout ce que je veux qu’elle sache… »