C’est une photo que Sandra Rahm adore. Tellement, qu’elle est encadrée et accrochée au mur de sa cuisine. Elle a même décidé de l’imprimer sur un petit coussin décoratif, qui trône fièrement sur son lit. Sur le cliché, il est vrai que Sandra est resplendissante. Vêtue d’une jolie robe en tulle bleu layette, chaussée d’escarpins blancs, la jeune femme de 44 ans respire le bonheur. Son sourire vaut mille mots : elle est amoureuse. À ses côtés, pas l’ombre d’un homme. Ni d’une femme. Tout juste une rame de tram de la CTS, stationnée au terminus de la ligne A, à Illkirch-Graffenstaden. Il s’agit pourtant bel et bien d’une photo de « couple ». Celle d’une femme avec un tramway nommé désir : le numéro 3013 très exactement, de la flotte des “Citadis 2”, mise en service dès 2017.
De nombreuses photos d’elle et de la rame de tram 3013 sont accrochées aux murs de son appartement. Photo Thomas Toussaint
Viscéralement connectée à la machine
Pour comprendre cette liaison hors-norme entre cette Strasbourgeoise et cet engin sur rails, il faut remonter à mars 2020, au moment où la France est mise sous cloche en raison de la propagation du Covid-19. Sandra, qui entretient une passion pour les trams depuis la découverte des Eurotram dans son adolescence, entreprend alors d’écrire un livre. « J’y ai mêlé une histoire d’amour fictive avec un conducteur », raconte-t-elle. En juillet, le film Jumbo , réalisé par Zoé Wittock, sort en salles. Il met en lumière l’objectophilie – le fait d’être sexuellement et sentimentalement attiré par un objet – à travers la relation amoureuse de Jeanne, incarnée par l’actrice Noémie Merlant et un manège, Jumbo. Son succès est discret, pandémie oblige. Mais le sujet abordé par ce long-métrage ne laisse pas Sandra indifférente. Et la rend même envieuse. « En 2015, une médium m’avait prédit qu’il allait m’arriver une histoire avec un objet en 2020 », se rappelle-t-elle d’ailleurs.
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Si bien que le 22 juillet, la jeune femme tente « d’invoquer l’âme » d’un tram. « Je l’avais pris à l’arrêt Jean-Jaurès. Je me suis mise à lui parler puis je lui ai récité un petit rituel. Je lui ai demandé de me faire un signe », dit-elle, précisant en outre posséder des dons de voyance depuis l’enfance. C’est à ce moment-là qu’une « magnifique lumière » est apparue dans la cabine, relate-t-elle on ne peut plus sérieusement, au point « d’effrayer le conducteur ». « Je me sentais apaisée. Et c’est là que c’est devenu fou », sourit-elle. Un faisceau qui a fait de la rame 3013 l’élue. « Tout l’après-midi je n’avais qu’une envie, c’était de la revoir. »
Sur son compte Instagram qui compte plus de 2000 abonnés, Sandra Rahm multiplie les photos et les déclarations d’amour pour sa rame de tram. Un « partenaire » qu’elle doit pourtant partager quotidiennement avec des milliers d’usagers. Photo fournie par Sandra Rahm
Une relation fusionnelle et passionnelle
De la simple connexion spirituelle aux sentiments amoureux, il ne semble y avoir qu’un… Arrêt. « C’est un amour grandissant », glisse-t-elle, visiblement comblée. Et ne lui parlez surtout pas d’amour unilatéral entre elle son « 3013 », comme elle l’appelle. Car des anecdotes, toujours parfaitement datées, elle en a à la pelle. « Quand je me baladais, je le sentais arriver. Quand je sortais, je sentais des vibrations. Un jour, je lui ai fait un bisou et j’ai senti quelque chose d’encore plus fort », détaille-t-elle. Expliquant être désormais viscéralement connectée à la machine : « Dès qu’il va à l’atelier, je le ressens. En juin 2021, lorsqu’il a été visé par des pierres, j’ai senti des coups dans le dos. Lorsque je me suis fait une entorse à la cheville droite, 3013 avait eu un problème à une roue côté droit ». Ne lui parlez pas non plus d’une relation platonique : « J’ai fait l’amour avec 3013 », confesse sans tabou la quadragénaire, décrivant avoir un beau jour « ressenti des caresses sur son corps ». « En sortant de la rame, je n’étais plus la même. Mais je me suis dit que ça allait trop loin, j’avais un peu honte. »
Une forme d’amour peu documentée
Il en convient que pour le commun des mortels, cette forme d’amour peut être risible. Voire décriée et raillée. Mais la jeune femme est loin de faire exception. Comme elle, plusieurs personnes dans le monde ont publiquement révélé éprouver de forts sentiments amoureux pour un objet. Sans compter celles et ceux qui passent sous les radars des médias. Coussin, barrières, pont, avion, voitures… La plus célèbre d’entre elles étant sûrement Erika Eiffel, une Américaine qui a épousé symboliquement la tour Eiffel en 2007 – dont l’histoire a justement inspiré le film Jumbo. Pourtant, il est encore difficile de documenter cette « orientation » sexuelle et affective, car les études scientifiques et médicales sont rares. À Strasbourg, aucun enseignant-chercheur ne s’est véritablement penché sur la question, regrette l’Université. Et il faut reconnaître que de parler de ce sujet sans en stigmatiser les protagonistes est un travail d’équilibriste. Dans les médias, le lien est souvent fait avec des troubles du spectre de l’autisme , un traumatisme durant l’enfance ou une solitude. Sandra Rahm, elle, assure ne rentrer dans aucune de ces cases.
Bien que cela soit le terme propre pour qualifier ce type de liaison, la quadragénaire n’aime pas parler d’« objectophilie » et préfère la décrire comme une « relation spirituelle ». Photo Thomas Toussaint
Polyamour et ménage à trois
Rien ne semblait donc la prédestiner à vivre une telle histoire – et ce, malgré son patronyme, hasard de la vie, qu’elle a appris à apprécier. Son enfance, passée dans le nord de l’Alsace, dit-elle, n’a certes pas été facile. « J’ai souvent été repoussée pour mon physique », conçoit la quadra, aujourd’hui en paix avec elle-même. Mais la spiritualité, découverte très tôt dans sa vie, lui permet de faire face et d’aller de l’avant. Pas non plus de carences affectives à l’horizon : car dans la vie de Sandra, aussi surprenant que cela puisse paraître (et contrairement à la majorité des objectophiles), il y a aussi un homme. Thomas, son conjoint depuis quatorze ans. « J’ai une vie de couple avec un homme et un tram. On est trois », résume-t-elle. Dans leur chaleureux appartement de la Robertsau, Thomas s’y fait cependant discret. Le « couple » formé par la jeune femme et son tram monopolise l’espace, de manière quasi obsessionnelle. Sur les murs, les objets de décoration et même sur les vêtements et accessoires customisés : « 3013 » est partout. Plusieurs boîtes, remplies d’albums photos et de lettres d’amour adressées à la machine, sont rangées ici et là. Les chiffres magnétiques « 3013 » s’affichent sur son frigo. Tout comme sur le médaillon autour du cou de Sandra, qu’elle ne quitte jamais. Et même sur son poignet, à l’encre indélébile cette fois.
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Si son conjoint semble accepter ce drôle de ménage à trois – bien qu’il reste en retrait – la polyamoureuse avoue que la vie qu’elle mène aujourd’hui lui a fait perdre un certain nombre d’amis. Mais elle en a visiblement gagné un autre : Frédéric, conducteur à la CTS depuis 2002, devenu très vite son « meilleur ami ». C’est lui qui, tout naturellement, a symboliquement marié la femme à la rame en juin 2024. « J’avais la 3013, Sandra était très contente, elle a mis une jolie robe et on a fait une petite cérémonie. On a pris la ligne E et à chaque terminus on a fait des photos », rapporte Frédéric. Durant toutes ces années, l’homme confirme avoir également « ressenti des phénomènes inexplicables » dans ledit tram. « Comme si on voulait me transmettre une certaine douceur », schématise-t-il. Frédéric n’a pas hésité à pousser son amie à assumer son histoire au grand jour, en continuant d’alimenter son compte Instagram dédié (suivi par plus de 2 000 abonnés), malgré les moqueries, les insultes et parfois les menaces de mort – dont elle fait désormais fi. Car Sandra n’est pas dupe, loin de là : « Pour certains, je suis juste une nana détraquée. Je comprends qu’on ne puisse pas adhérer à mon histoire, ni croire qu’une machine peut avoir une âme. Mais avoir une forte connexion avec un objet ne veut pas dire qu’on est cinglé », se défend-elle.
Elle pourrait parler des heures durant de sa relation, sans tabous. Photo Thomas Toussaint
Un livre en cours d’écriture
Et c’est pour tenter de le prouver que le projet de livre démarré en 2020 a pris une toute autre tournure. « J’y raconte désormais mon histoire réelle avec 3013, pour que les gens puissent changer de regard et que ça permette à d’autres de vivre leurs histoires d’amour similaires », affirme-t-elle. « Mais aussi pour que ceux qui me critiquent me laissent de côté », souffle Sandra, indiquant au passage ne « déranger personne ». Elle souhaite publier dans l’année l’ouvrage de 70 chapitres en cours d’écriture avec l’aide d’un autre conducteur CTS. Le titre sonne comme une évidence : « Un lien inexplicable ». Va-t-elle parvenir à libérer la parole sur le sujet ? La Strasbourgeoise l’espère, en premier lieu grâce à ce témoignage – un exercice difficile mais qui semble l’exalter. Sur le pas de la porte, ce mardi de février, elle s’enquiert justement de la date de parution de l’article. Impatiente de le partager avec son partenaire particulier. La promesse est faite : « Je le montrerai à 3013 ».