If Saint-Etienne vous parlait dès cet été de ce défi aussi vaste qu’inédit pour la recherche dans le sport santé dont l’université Jean-Monnet s’est fait une spécialité. Le laboratoire LIBM* veut prouver que 40 accrocs à la sédentarité peuvent, en 18 mois d’entraînement progressif, finir le « CCC », la version 100 km de l’Ultra trail du Montblanc (UTMB).

 Les premiers tests de départ de 0 to 100 au sein de l’Irmis à Saint-Etienne. ©Philippe Allante

L’Humain est fait pour courir ; la preuve, ça le tient en forme. Inversement : il n’est pas fait pour rester sur un canapé ; la preuve, ça le rend malade. De la folie, il en faut un grain pour lancer une expérience de cette ampleur cherchant à affirmer comme jamais dans les faits ce qui est déjà de plus en plus admis dans les têtes. Ça ne fait pas peur à Guillaume Millet qui n’en est pas à son premier coup d’essai dans le domaine. Même si là, l’idée surpasse les précédentes. Ce que soulignait à If Saint-Etienne d’emblée cet été, cet enseignant chercheur phare du LIBM*, habitué à tester la fatigue extrême et à ponctionner des petits bouts de muscles de coureurs, lui-même traileur à ses heures non perdues.

L’objectif cette fois : faire passer en 18 mois de leur statut de sédentaires 40 accrocs du combo tablette / chips / canapé à des sportifs amateurs suffisamment solides – peu importe leur chrono – franchissant la ligne d’arrivée du « CCC », la version « gentillette », mais 100 km tout de même (!) de l’Ultra trail du Montblanc (UTMB). La physiologie de l’exercice, dans le sport, plus globalement de l’effort : une des expertises de la recherche publique stéphanoise les plus spectaculaires à extérioriser. Elle court depuis bientôt 60 ans et ses premiers pas initiés par le Pr Jean-René Lacour, renforcée dans les années 2010 par le plateau technique de l’IRMIS et ses équipements de pointe sur le campus Santé à Jean-Monnet et donc le partenariat naturel avec le CHU. Ainsi que les collaborations montantes avec le sport de très haut niveau : l’ASSE ou, plus récemment, le SCABB.

Près de 120 personnes impliquées

Les 20 femmes et 20 hommes volontairement embarqués dans l’expérience 0 to 100 ont été sélectionnés par un appel à candidatures lancé à l’automne 2025 ayant obtenu pas moins de 900 réponses et 240 dossiers éligibles : « Nous avons dû affiner avec des entretiens pour obtenir ce que nous voulions. » C’est-à-dire au-delà d’un panel représentatif en âge, morphologie et sexe, des gens motivés, pas malades mais vraiment sédentaires, sans aucune activité sportive, sinon révolue depuis longtemps : « Aller au travail en vélo, ne serait-ce que quelques kilomètres par jour, c’était déjà trop. Les personnes de 20 ans étaient, selon nos critères, encore trop proches du sport dispensé au lycée ». Agés de 25 à 50 ans donc, les cobayes viennent de toute la France avec tout de même une dominance Auvergne Rhône-Alpes et plus particulièrement la Loire à la vue du film de présentation. Ce ne sont donc pas des gens malades (pas de problèmes cardio-vasculaires, surcharge pondérale mais pas d’obésité, etc.) mais s’exposant fortement à l’être en raison de leur quotidien.

La version 100 km de l’UTMB 2027 dans le viseur (ici en 2025). ©UTMB

Jusque-là, leur activité physique maximale devait se limiter à « promener le chien » et encore, si lui-même a tendance à trottiner et préférer le panier. Là où Guillaume Millet est le coordinateur responsable scientifique de l’étude, côté « garantie médicale », l’équipe est pilotée par Léonard Féasson, professeur des Universités, praticien hospitalier en physiologie à la Faculté de Santé de l’UJM et au CHU de Saint-Étienne, salué par Guillaume Millet comme « le véritable investigateur de l’idée il y a déjà 2 ans et portant avec courage ce suivi médical ». Médecins du sport ou pas, infirmiers, enseignants, chercheurs, équipe de communication (bénéficient des traileurs Manon Bohard et Ludovic Pommeret pour ambassadeurs), physiologistes, biomécaniciens, experts en myologie, spécialistes du sommeil et chercheurs en hématologie, rhumatologie et neurosciences, membres de l’UTMB coachs de l’Ecole du trail…. Entre les futurs coureurs et leur encadrement, environ 120 personnes (!) sont impliquées de près ou de loin.

Entraînements personnalisés

L’entraînement des volontaires a commencé lundi 9 mars, veille d’une conférence de presse à Saint-Etienne émettant la volonté de médiatiser à grande échelle cette recherche, bien au-delà des médias ligériens. Commencé « doucement, « par 10 min de marche, malgré l’enthousiasme qu’il convient de freiner pour l’instant avant de monter graduellement en puissance comme il se doit, relève Sébastien Cornette de l’Ecole du trail. On envisage leur encadrement de manière très personnalisée. Pas seulement les particularités de leurs corps, d’où ils partent mais en prenant en compte les aspects de leurs vies personnelles, leurs quotidiens, leur environnement familial, etc. Sinon, ce n’est pas faisable. Le programme peut s’adapter s’ils se prennent à faire une marche un dimanche entre amis. Bon… Pas non plus en s’inscrivant à un club de foot ! » Il faut compter 10 / 12 h par semaine sur ces 18 mois.

On envisage leur encadrement de manière très personnalisée. Pas seulement les particularités de leurs corps, d’où ils partent mais en prenant en compte les aspects de leurs vies personnelles, leurs quotidiens, leur environnement familial.

Avec une dizaine de regroupements : à Saint-Etienne, au sein de l’IRMIS pour des évaluations avec des tests en laboratoire après celui initial. Sinon pour des « week-ends chocs », c’est-à-dire des en entraînement à basse intensité, dans des conditions réelles proches d’un ultra-trail sur plusieurs jours en montagne. « Tous, au fil des mois et des efforts fournis, changeront de vie, motivés par la perspective de terminer un ultratrail (CCC de l’UTMB donc, Ndlr) en montagne au mois d’août 2027″, pronostique l’organisation du projet bénéficiant d’un budget de 500 000 euros avec le soutien outre celui public des collectivités (Département, Saint-Etienne Métropole), du CHU, de la Fondation de l’UJM, de 8 entreprises en tête desquelles Hoka et Sidas. Sans compter celles apportant un appui purement technique.

L’annexe inclusive du « 0 to 40 »

Projet qui se double d’un autre, annexe, à dimension « inclusive », présentée comme tout aussi inédite : 0 to 40 lancée là, à destination des personnes atteintes d’une maladie chronique ou d’un handicap, avec en perspective une participation à la MCC (le 40 km de l’UTMB). Une quinzaine de patients sélectionnés. Là aussi, leurs santés physique et psychique devraient en bénéficier, même en étant malades. D’une manière générale, « aujourd’hui, à 57 % des adultes ne pratiquent aucune activité physique ou a une activité physique insuffisante. Cette sédentarité est notamment responsable du décès de plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque année en France. L’objectif du projet 0 to 100 est de démontrer les bienfaits spectaculaires de l’activité physique intense et régulière sur la physiologie (endurance, qualité du muscle, force et puissance musculaire) mais aussi et surtout sur la santé (qualité de vie, fatigue, composition corporelle, sommeil, données biologiques). »

©Philippe Allante.

0 to 100 vise à quantifier précisément les effets de l’activité physique en suivant, à travers des analyses métaboliques, physiologiques et biomécaniques rigoureuses, l’évolution de participants totalement inactifs et soumis à un entraînement d’une intensité et d’une durée telles qu’elles font de cette étude un projet unique au monde. « Aujourd’hui, courir 20 km apparaît déjà comme un exploit, alors que c’est une distance que parcouraient chaque jour nos ancêtres pour se nourrir. Pour moi, cet objectif est surtout un prétexte, un rêve qui les motivera à s’entraîner beaucoup en partant de rien, et qui nous permettra de documenter scientifiquement les effets de cette transformation », projette Guillaume Millet.  Enfoui ou pas, l’humain a donc la course dans le sang. La publication d’une étude est espérée pour 2028. Elle devrait être doublée la réalisation d’un documentaire filmé scientifique aux formes proches de la téléréalité. En attendant, voici la bande annonce.

* Depuis 2016, le LIBM regroupe le Laboratoire de physiologie de l’exercice – alors déjà partagé entre les universités Jean Monnet et Savoie Mont Blanc – et le Centre de recherche et d’Innovation sur le sport de Lyon I. Il totalise 130 enseignants-chercheurs, médecins, ingénieurs, doctorants, post-doctorants, personnels techniques et administratifs. Une cinquantaine d’entre eux travaillent à Saint-Etienne au sein du bâtiment Irmis au CHU qui compte, aussi, la majeure partie des équipements techniques.