Comment le vocabulaire de l’amour reflète-t-il nos cultures ? En 1992, Marie-Christine Navarro explorait les multiples facettes de la langue amoureuse, entre érotisme, théologie et traditions orientales, en compagnie Jean-Claude Carrière, Sophie Bobbé et Jamel Eddine Bencheikh.

De la tradition gauloise à la langue érotique, des ébats amoureux aux débats des théologiens et des mystiques, la richesse du vocabulaire lié à l’amour et à l’érotisme traverse le temps et les cultures.
Un lexique foisonnant et parfois tabou
L’apprentissage de l’amour passe aussi par les mots, c’est en cela que l’on retrouve une dimension culturelle de l’expression amoureuse. L’évolution sémantique de certains mots révèle comment des termes autrefois anodins ont acquis une connotation sexuelle, et comment le langage peut à la fois voiler et dévoiler l’intimité. Cependant Jean-Claude Carrière, auteur du livre « Les mots et la chose – Trésors du langage érotique » explique « la chose triomphera toujours des mots. Il y a une sorte d’ivresse de la nomenclature, mais ce n’est pas l’ivresse de la jouissance physique qui, comme chacun le sait, est non seulement irremplaçable, mais, je crois, indescriptible. C’est peut-être la seule part de divinité que nous avons en nous, et c’est pour cela que nous évoquons les mystiques, cette dimension se révèle à ce moment-là ».
La femme dans le miroir des métaphores et des traditions
Sophie Bobbé, ethnologue, analyse la manière dont la femme est représentée dans le langage, notamment à travers des métaphores culinaires. Ces expressions, souvent liées à la chasse ou à la cuisine, tendent à objectiver la femme, la transformant en un gibier ou un plat à consommer. Sophie Bobbé  rappelle que « la cuisine est un domaine très investi d’affectivité et avec une forte ritualisation. Le domaine de la parole et celui de la cuisine relèvent tous les deux de l’oralité.  On retrouve dans la langue française des expression concernant les Français, à savoir qu’ils sont de bons amants, de fins gourmets et de forts en gueule…et la femme apparaît très vite dans ses métaphores comme un objet de consommation, on dit j’ai faim de toi, tu es belle à croquer, j’en mangerais bien un morceau ».
De son côté, Jamel Eddine Bencheikh, spécialiste de littérature arabe médiévale, décrit l’érotisme dans la tradition orientale comme étant lié à la nuit, mais aussi aux démons, il explique « Ibn Hazm, poéte et théoligien du XIe siècle, décrit l’union des amants comme étant le degré le plus élevé de la jouissance et surtout comme une sorte de béatitude qu’ils atteignent lorsqu’ils s’unissent. L’érotisme appartient à la nuit, c’est là qu’il peut surgir, au moment où la raison n’établit plus sa loi, au moment où les anges gardiens que les Seigneurs envoient pour nous préserver des dangers, sont au repos auprès de lui et que les démons envahissent la terre. Vous savez, dans « Les mille et une nuits », plusieurs contes commencent par un dialogue de démons. Dans les grands poèmes du pré-islam, on trouve des représentations du corps de la femme très précises, très libres. Dans cette société tribale de l’avant-islam, les hommes et les femmes se côtoyaient beaucoup plus facilement qu’ils n’ont pu le faire par la suite ».

Par Marie-Christine Navarro
Réalisation : Marie-France Nussbaum
Avec Jean-Claude Carrière (écrivain, scénariste, metteur en scène et acteur, auteur du livre « Les mots et la chose ») ; Sophie Bobbé, ethnologue et Jamel Eddine Bencheikh (universitaire franco-algérien, professeur de littérature médiévale arabe à la Sorbonne)
Tire ta langue – De l’érotisme à la pornographie : Les mots de l’amour (1ère diffusion : 18/03/1992)
Edition Web : Laurence Jennepin