Dans Ceux qui comptent, Sandrine Kiberlain met sa belle énergie au service d’un rôle de mère fantaisiste et déterminée. Du sur-mesure.

Son prénom est le diminutif d’Alexandrine, qui, en grec, signifie «celle qui protège». Il la prédestinait au rôle qu’elle tient dans la vie et dans son nouveau film, Ceux qui comptent. Jean-Baptiste Leonetti imagine Sandrine Kiberlain en mère guerrière et fauchée qui se bat envers et contre tout pour ses trois enfants, pour les éloigner de la pauvreté, de la maladie, de l’effondrement. «Je me reconnais dans son optimisme et son côté enveloppant, dévoué à sa famille. Il m’est arrivé de me mettre sur pause pour les miens.» Sans doute fait-elle en partie référence, pudiquement, au soutien qu’elle a été pour sa sœur aînée, Laurence. Dans son livre Rééduquée (Éd. Buchet-Chastel), cette dernière évoque combien l’actrice a été présente lors de sa rééducation, alors qu’un kyste logé dans sa moelle épinière entravait ses mouvements.

Sandrine est celle qui protège, un pilier réconfortant et rassurant pour ses proches, mais aussi pour le public qui la plébiscite pour son naturel solaire et des personnages qui semblent avoir été spécifiquement taillés pour elle. Après Ceux qui comptent, on la verra dans Banquise, d’Emmanuel Courcol, et Illustre Inconnue, de Marc Fitoussi. Elle se fera ensuite plus rare pour se consacrer au projet qui occupe son temps et son esprit depuis plusieurs mois : son deuxième film comme réalisatrice après Une jeune fille qui va bien . Il y sera question de cinéma, d’amour, de transformation, de ce métier qui semble l’épanouir plus encore depuis qu’elle s’est saisie d’une caméra.


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Madame Figaro. – Que nous raconte le titre du film de Jean-Baptiste Leonetti : Ceux qui comptent ?

Sandrine Kiberlain. – Il évoque à la fois les personnes que l’on aime et celles qui vivent dans la précarité. Il symbolise aussi ce que propose le réalisateur : un croisement entre le cinéma social à l’anglaise, la comédie romantique et la chronique familiale. Avec humour et dignité, on suit une mère seule, fantasque et déterminée, qui essaie de s’en sortir dans un monde impitoyable. Elle s’autorise tout malgré sa situation et sa santé fragile, même de tomber amoureuse d’un homme avec lequel elle n’a a priori en commun que la précarité (Pierre Lottin). C’est tout ce que j’aime, c’est Billy Wilder et son fameux « Tout les sépare et pourtant ».

Sandrine Kiberlain. Manteau-jupe Marie Adam- Leenaerdt. Mise en beauté Dior.
Gianluca Fontana / Gianluca Fontana

Votre personnage est une force de la nature. Une définition qui vous correspond aussi ?

Je crois beaucoup à l’idée que tant que l’on tient sur ses jambes et que l’on est aimé, on peut tout espérer, se battre, saisir sa chance. Mais je partage moins l’insouciance de mon personnage. Ainsi, par peur des conséquences, je suis incapable d’enfreindre les règles.

Pour vous, qu’est-ce qui compte plus que tout ?


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Dans ma vie professionnelle ? Ne pas me compromettre. Être alignée avec soi est la quête d’une vie, et je ne vais plus que vers des choses qui me ressemblent. Je me fie à mon instinct. Dans ce métier, les «il faut faire» ou les plans de carrière sont contre-nature. Contre la mienne en tout cas : faire semblant n’est pas dans mon logiciel. Ma sœur et mon meilleur ami d’ailleurs m’engueulent parfois car je ne fais pas assez d’efforts, même socialement. Depuis toujours, je ne suis conditionnée que par mon envie.

Cette intégrité est-elle compatible avec une carrière où, parfois, nécessité fait loi ?

Sur le long terme, garder le cap paye. Quand j’ai fait En avoir (ou pas), j’ai commencé à me sentir accueillie par le métier, mais j’ai continué à être vendeuse pour ne pas faire de mauvais choix, ne pas me répéter. Même chose quand, après Les Patriotes, on ne me proposait que des rôles de call-girl. Très vite, j’ai eu envie de me surprendre et de surprendre les autres. Ne pas céder est un combat, mais comme le disait Sarah Bernhardt, «on se quitte quand on joue un rôle». Et moi, je ne peux pas m’abandonner si je n’y crois pas. Plus encore depuis que j’ai compris qu’un film laisse une empreinte. Les rôles difficiles peuvent alourdir le quotidien, les plus joyeux l’alléger. Avec le temps, nos priorités changent aussi. En début de carrière, on a souvent besoin de prouver, de conquérir, voire d’épater. Mais quand on est un peu plus «installé», si tant est qu’une telle chose arrive, on cherche moins la légitimité que la rareté et le dépassement de soi. Cette transformation est à mes yeux nécessaire pour que le désir des réalisateurs et des spectateurs subsiste.

Sandrine Kiberlain en Trench verni Carven, débardeur Majestic Filatures. bijoux personnels.Mise en beauté Dior avec : Dior Capture Crème Regard, Dior Capture Crème Riche, Dior ForeverSkin Wear 1N, Diorshow Mascara Overvolume 090 Overblack et Dior Addict Lip GLow Oil 081 Latte.
Gianluca Fontana / Gianluca Fontana

L’image et les réseaux sociaux entrent-ils aussi dans l’équation du désir ?

Je ne me suis jamais sentie obligée de rien. J’ai un compte Instagram où je ne poste que des images de films ou de promo. Le reste n’appartient qu’à moi. Les contrats de marque, on m’en a proposé très tôt, je l’ai fait ponctuellement, mais pour m’engager, j’ai besoin d’une évidence artistique et d’une certaine discrétion dans la collaboration. Je ne veux pas brouiller le message. Dans ce métier, il me semble par ailleurs essentiel de savoir sortir du champ. Pour me nourrir et nourrir les rôles, j’ai besoin de vivre en dehors de cette sphère, de regarder ailleurs. En ce moment, par exemple, je ne pense qu’à mon deuxième film. Malgré un rebond dans la fréquentation des salles, et même si Une jeune fille qui va bien a marché, obtenir le feu vert pour un film d’auteur est de plus en plus difficile. Se disperser n’est pas envisageable.

Il y a un tel fossé entre les fantasmes que les gens projettent et notre réalité.

Sandrine Kiberlain


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De quoi parlera votre film ?

À nouveau de ce métier, qui était déjà au cœur de mon court-métrage Bonne Figure et d’Une jeune fille qui va bien. Le film dessinera le portrait d’une actrice qui espère l’amour, à 10, 30, 50 et 80 ans, et s’articulera autour d’un thème qui m’obsède : les apparences. Je veux raconter les résonances entre soi et ses personnages, la fébrilité, les étrangetés de ce métier… Que ressent-on quand on se quitte pour devenir une autre ? Qu’est-ce que cela coûte d’embrasser un partenaire qu’on ne voudrait pas étreindre dans la vie ? À quoi ressemblent nos nuits une fois qu’on a rendu les bijoux et la robe de princesse ?… Il y a un tel fossé entre les fantasmes que les gens projettent et notre réalité.

Quelle image biaisée les gens ont-ils de vous ?

Le décalage n’est pas si grand car, vraiment, je ne sais pas faire semblant.

Être sous l’œil public ne vous oblige jamais ?

La notoriété, dans 90 % des cas, n’est que du plus. Mais elle crée aussi des malentendus. Il suffit d’une journée où vous êtes mal lunée pour que l’on vous dise pimbêche ou antipathique. Alors, oui, parfois, je tempère un peu mes humeurs. Ainsi, si je manifeste poliment mon impatience car j’attends un café une heure dans un resto, je suis une «actrice capricieuse». Pour toute autre personne, c’est la qualité du service qu’on mettra en doute. Il y a toujours un décalage de perception lié à la notoriété, mais c’est d’autant plus déstabilisant que, moi, je ne me vis pas comme une actrice. Je n’ai joué que deux fois la fille qui se prend pour Sandrine Kiberlain : dans Dix pour cent et Illustre Inconnue, où j’interprète mon propre rôle.

Sandrine Kiberlain en chemise Dolce & Gabbana.
Gianluca Fontana / Gianluca Fontana

Avez-vous déjà perdu pied depuis vos débuts ?

Une fois en trente ans, et sur le coup, j’ai morflé. Un cinéaste, qui m’avait pourtant choisie, a tout fait pour me saborder sur son plateau. C’était atroce. J’y allais avec des pieds de plomb. J’en suis sortie chancelante, et pour échapper à tout ça, j’ai repris des cours de dessin après le tournage. C’est le prof qui m’a redonné confiance en complimentant mon travail. L’écoute et la fantaisie de Bruno Podalydès, avec qui je préparais un film, ont aussi été salvatrices, tout comme les récits de certaines consœurs que j’admire et qui elles aussi avaient pu souffrir de la tyrannie d’un cinéaste. Aujourd’hui, cette mauvaise expérience, j’ai tendance à l’occulter, je refuse qu’elle parasite ma passion.

Est-ce moins difficile quand le conflit implique un partenaire ?

Ça n’a rien à voir, car il n’est pas le regard qui se pose sur vous. Vous ne vous demandez pas ce que donnera son désamour à l’image. Et franchement, je n’ai jamais eu de partenaires atroces. Certains peuvent être à l’ouest, mais ça peut me faire rire si ça ne met pas le film en péril. En revanche, je ne peux pas pardonner à un type mal dans sa peau d’essayer de brouiller ou salir ma zone de confort et de confiance. Venir me pourrir la vie sur mon terrain de jeu préféré, je ne peux pas le tolérer.

Tout sort de vous quand vous réalisez, et il est difficile de ne pas le prendre personnellement.

Sandrine Kiberlain

Une carrière n’est pas un long fleuve tranquille. De quel échec avez-vous appris ?

Il arrive qu’un rôle auquel on croit très fort ne soit pas le tournant qu’on imaginait, mais je n’ai jamais vraiment souffert à cause d’un échec d’actrice. Je crois qu’une douleur réelle ne pourrait intervenir qu’à l’endroit de la réalisation. Si on rejetait mon film en bloc, j’entendrais : «Sandrine, on ne t’aime pas.» Tout sort de vous quand vous réalisez, et il est difficile de ne pas le prendre personnellement.

Vous écrivez un album avec les Souchon, vous êtes cinéaste… Pourquoi ce besoin de vous réinventer ?

Pour les montées d’adrénaline ? À cause d’un sentiment qui me poursuit depuis l’enfance ? J’ai longtemps cru qu’il fallait en faire beaucoup pour exister. Peut-être est-ce aussi la force de l’exemple familial ? Mes grands-parents, rescapés de la Shoah, se sont faits tout seuls, mon père est devenu auteur de théâtre après avoir été expert-comptable… Tous m’ont appris qu’aucune montagne n’était infranchissable, qu’il n’y a rien de pire que de vivre avec des regrets. Plus on ose, plus on se sent vivant.

La cinquantaine, est-ce l’âge des possibles ?

Elle correspond à un nouveau chapitre. Quand Suzanne, ma fille, vivait avec moi, je travaillais déjà beaucoup, mais elle était mon absolue priorité. Par exemple, je refusais de tourner à l’étranger. Ensuite, quand elle a pris son envol, d’autres questions ont émergé : que faire de ce temps qui n’appartient qu’à moi ? Comment repenser mon métier ? J’ai trouvé un début de réponse en passant derrière la caméra. Je ne me le serais jamais autorisé plus tôt. Je connais trop bien mon côté obsessionnel : quand un projet me tient à cœur, il devient inéluctable. Je fonce, tel un bulldozer.

« Ceux qui comptent », de et par Jean-Baptiste Leonetti, avec Sandrine Kiberlain, Pierre Lottin…

Par Marilyne Letertre / Photos Gianluca Fontana / Réalisation Agnès Poulle