À première vue, rien d’étonnant. Une porte comme il y en a des centaines ici. Cachée derrière une grille rouillée par les années, elle semble condamnée. Les mains gantées, le policier presse la clenche. L’effluve d’urine qui se dégage à l’ouverture fait reculer. « Attention, ce n’est pas très agréable », prévient le guide du jour. Plongée dans l’obscurité, la pièce semble étroite, abandonnée. Le policier allume sa lampe torche. L’endroit est saisissant. La perspective, vertigineuse. Sur un matelas entouré de déchets, de déjections humaines et de quelques seringues, une silhouette se dessine, enveloppée d’une couverture. « Vous allez bien, monsieur ? » lance l’agent de police. L’homme se réveille en sursaut. Il hoche la tête, puis se rendort. Plus loin, de nombreuses tentes, vides en cette fin d’après-midi de janvier.
Ignorée de la majorité des Parisiens, cette vie souterraine s’étend le long d’un réseau routier de 4 kilomètres, enfoui sous le bouillonnement permanent du quartier de Châtelet-les-Halles, dans le Ier arrondissement de Paris. Partiellement fermé et délaissé depuis des années, l’endroit attire sans-abri et migrants qui, en poussant les portes de cet inframonde aux murs tagués et au sol souillé, cherchent un refuge provisoire. L’endroit est aussi devenu l’un des points névralgiques de la consommation de crack. Le « caillou », comme l’appelle la consommatrice qui fait face à Meg, policière de la brigade territoriale de contact (BTC) des Halles, est précisément l’objet du contrôle. Ce jour-là, aucune trace de stupéfiants. Invités à sortir du tunnel, les corps qui remontent la pente sont disloqués, ralentis par la dépendance à cette drogue obtenue à partir d’un mélange de cocaïne et de bicarbonate ou d’ammoniac.

Jusqu’à l’automne dernier, ce local servait de « cuisine » à un groupe de dealers, le clan des Guyanais. Il est désormais le refuge précaire de drogués, sans cesse chassés par la police.
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Ivoiriens, Guinéens, Européens de l’Est… Les policiers contrôlent aussi des sans-papiers, qui peuvent vivre ici grâce à la chaleur des générateurs électriques.
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« Avant, c’était pire » : le constat fait l’unanimité chez les policiers
« Avant, c’était pire » : le constat fait l’unanimité chez la vingtaine de policiers rencontrés. Leur action conjuguée à celle d’autres unités a permis de reprendre la main sur un territoire encore récemment contrôlé par le clan des Guyanais, qui a longtemps pris ses quartiers dans une cachette pour cuisiner et proposer le crack à la source. Créée en 2015, la BTC Centre regroupe 69 agents – des gardiens de la paix recrutés sur profil – et a pour mission de sécuriser les quatre premiers arrondissements de Paris. En son sein, l’unité dite « BTC Halles » se concentre principalement sur le secteur de Châtelet-les-Halles, Beaubourg et la rue de Montorgueil. Chaque jour, ces agents plongent dans les entrailles de l’ancien ventre de Paris.
À la tête de la BTC et de la brigade anticriminalité du centre de Paris, la capitaine Emmanuelle Barré, 34 ans. Cette femme efficace et discrète a commencé en tant que gardienne de la paix avant d’être affectée à la voie publique dans le Val-de-Marne puis à la brigade financière. Elle commande aujourd’hui 120 personnes. « Notre travail repose sur quatre grands piliers, explique la capitaine. D’abord, la lutte contre la consommation et le trafic de stupéfiants. Puis la délinquance dite d’appropriation : vols à l’étalage, vols à l’arraché, extorsions. Viennent ensuite les violences urbaines. Enfin, il y a un véritable aspect de police de proximité, avec des prises de contact permanentes auprès des commerçants, des habitants du quartier, des sans-abri et des prostituées. » Labyrinthe aux centaines de galeries et de conduits abandonnés, « les tunnels », comme les appellent les 35 agents de la BTC Halles, constituent un point de vigilance majeur. « Un vrai millefeuille », résument Maxime et Gérald, affectés « aux Halles » depuis respectivement quatre ans et un an et demi. Pour eux, comme pour Meghan et Julien, deux autres collègues, l’endroit n’a presque plus de secrets.

Les policiers réalisent une fouille minutieuse à la recherche notamment de lames de rasoir, utilisées par les consommateurs pour couper des morceaux de crack.
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« À force de les contrôler, on connaît pas mal de choses sur leur vie », admet Gérald, policier
Le numéro 19, apposé comme sur un immeuble, surplombe une porte métallique. Les policiers l’ouvrent. Julien, chef de brigade, disparaît dans la pénombre. « Ça va », lâche-t-il. Gérald le suit. « Police ! » L’espace est exigu. Affalé sur un réfrigérateur, un sans-abri, capuche rabattue sur le visage, dort à poings fermés. Il ne remarque même pas qu’à quelques centimètres de lui un homme est contrôlé. « Lève ta langue, s’il te plaît », demande Gérald. Le consommateur, qu’ils connaissent bien et qui a prouvé son identité à l’aide d’une carte bancaire, a « planqué son caillou » dans sa bouche. « Ils cachent souvent leur consommation sous la langue. Mais aller la chercher, c’est prendre un risque », confie avec flegme Gérald, 36 ans. Mais voilà que Julien réapparaît du fond du tunnel, escortant trois autres consommateurs. Gérald lève les yeux. Enjoué, le policier lance : « Ah, ça faisait longtemps, toi ! » « Bah oui, je ne viens plus trop la journée, lui rétorque d’une voix grave une consommatrice. Je suis passée au tribunal récemment, ça y est, je suis tranquille », promet-elle au gardien de la paix, qui se souvenait de sa comparution. « À force de les croiser et de les contrôler, on discute avec eux. On connaît pas mal de choses sur leur vie », admet « Gégé ». Ceux qui se réfugient dans cette ville souterraine sont souvent des écorchés vifs, chargés de vieux démons et à la vie cabossée.
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Ainsi, lors de nos quatre jours d’immersion, nombreux sont les policiers de la BTC Halles à s’enquérir de la santé d’Émilie*. « Ça fait trois jours que je ne l’ai pas vue, je m’inquiète », confient Aurore et Vianney, deux gradés de l’unité. Longtemps insérée socialement et professionnellement, Émilie a soudain vu son destin basculer. Le jour de la naissance de leur troisième enfant, son mari décède tragiquement. Le deuil la plonge dans une profonde dépression. Un soir, désespérée, elle retrouve un ami consommateur de crack. Il lui propose une bouffée en guise de réconfort. La mère de famille devient dépendante, perd la garde de ses enfants, puis sombre dans les méandres de la rue.

Au jardin Nelson-Mandela, point névralgique de la délinquance aux Halles. Interpellé avec du cannabis et 400 euros en liquide sur lui, ce jeune déjà connu pour vol finira en garde à vue.
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Autre contrôle, rue Montmartre. Pour quelques joints et un peu d’herbe trouvés sur lui, cet homme s’en sort avec une amende de 200 euros.
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Comment se barricader face à une misère quotidienne ? « L’expérience joue beaucoup », reconnaît Jay, agent qui célèbre ses dix ans « dans la maison »
En France, la police de proximité, longtemps mise au placard faute de bons résultats, renaît peu à peu, notamment grâce au travail d’unités comme la BTC. Pendant des années, elle fut un sujet brûlant. En 2002, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Raffarin, en fait l’un de ses combats. Un an plus tard, vent debout contre le bilan de celle de Toulouse, le « premier flic de France » licencie son chef. Il prononce une phrase qui restera : « La police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter les délinquants. Vous n’êtes pas des travailleurs sociaux. » Vingt-trois ans plus tard, la sentence a mal vieilli. Des discussions, des conseils, parfois même un accompagnement : les agents interrogés reconnaissent « clairement faire du social ». Comment se barricader face à une misère quotidienne ? « L’expérience joue beaucoup, avoue Jay, qui célèbre ses dix ans ‘dans la maison’. À force d’y être confronté quotidiennement, on arrive à s’en détacher un peu. Mais ça dépend du vécu de certains collègues. »
Au-delà de l’aspect social, la connaissance fine du terrain est jugée essentielle, en sous-sol comme à la surface : rues étroites, parcs, zones de regroupement… Il est 18 h 30, ce soir-là, et, sur le terrain de basket du jardin Nelson-Mandela, quelques joueurs bravent le froid. L’équipe de Nicolas contrôle un groupe de jeunes. Saïd est l’un d’eux. « Comment ça va, aujourd’hui ? » lance un policier. Sous son bonnet noir, l’homme ne bronche pas. « On le connaît bien », explique Nicolas. Sans animosité, Saïd repousse systématiquement les questions des policiers. Ces derniers finiront par découvrir quelques morceaux de résine de cannabis et 400 euros en liquide, bien cachés. Placé en garde à vue, il reconnaîtra le lendemain la vente de stupéfiants. Chaque saisie compte, y compris les plus infimes. Et la persévérance paie. Il est 21 h 20, ce 29 janvier, quand débarque le groupe mené par Hatem, 49 ans, le vétéran de la BTC, décrit par tous ses collègues comme « un aimant à affaires ».

Interpellation d’un dealer brésilien, dans le collimateur de la police depuis des mois. Le 2 février, dans le quartier du Sentier.
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Sur lui, les agents trouvent des fioles de cocaïne liquide et un sachet de méthamphétamine. Le 2 février, dans le quartier du Sentier.
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À proximité du métro Bonne-Nouvelle, un homme accroupi enlève le cadenas de sa trottinette électrique. Lucile, Franck et Antoine l’entourent. Hatem mène le contrôle. « Vous avez des choses dangereuses sur vous ? » Ce Brésilien, casquette Gucci vissée sur la tête, répond par la négative. Finalement, dans ses poches, les policiers découvrent deux grosses fioles. « C’est du GHB », reconnaît-il. La fouille se poursuit et de son caleçon apparaît une liasse de billets, ainsi qu’un sachet de méthamphétamine. « On a eu de la chance, là, lance Hatem, satisfait. On savait qu’il y avait un point de deal en haut de l’immeuble. On a déjà interpellé les clients, mais jamais les dealers. » Encore faut-il que son complice, toujours dans l’appartement, ne remarque rien. Une voiture de police arrive sans les gyrophares pour embarquer le Brésilien. Le lendemain, une perquisition sera menée dans l’appartement. En vain. En revanche, dans les fioles, pas de trace de GHB mais de la cocaïne liquide. Nouveau signe de la déferlante blanche qui s’abat sur la France depuis des années.
Affectés au coeur de Paris, les femmes et les hommes de la brigade territoriale de contact des Halles ne connaissent pas la routine. En réalité, leur action ne se résume pas à des chiffres, mais se construit dans la durée, à hauteur d’homme et au contact d’une misère enracinée. Le travail d’une police de proximité qui refuse, une fois encore, d’être reléguée au second plan. Tous sont déterminés à poursuivre un effort « qui porte ses fruits depuis des années ». Mais qui, au vu de l’absence, parfois, de suites judiciaires, peut sembler inutile. Eux sont pourtant formels : « Si on réfléchit comme ça, alors on ne fait plus rien. »
* Le prénom a été modifié.

Emmanuelle Barré, chee de la Bac Centre et de la BTC Halles, félicite ses eectifs après l’interpellation de l’auteure d’une attaque au couteau place Joachim-du-Bellay. Le 4 février
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Commissariat itinérant de la BTC des Halles. Chaque jour, ses 35 agents parcourent 20 à 25 kilomètres à pied.
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