Ex-entraîneur de la défense du XV de France, David Ellis nous a livré son regard acéré sur l’actuel système des Bleus, démontrant dans quelle mesure la « charnière à trois » des bleus a été ciblée par ses adversaires.
« Lorsqu’on dit que la défense des Bleus a souffert surtout en fin de Tournoi, je ne suis pas tout à fait d’accord. Contre l’Irlande déjà, en deuxième mi-temps, les Français avaient eu très chaud. Il s’en était fallu d’un en-avant irlandais près de la ligne pour que le match bascule dans le mauvais sens… En revanche, en termes de combat, les Bleus avaient bataillé sur tous les regroupements, pour empêcher les Irlandais d’enclencher leur momentum, et c’est ce qu’ils ne sont pas parvenus à faire en Écosse et contre l’Angleterre. Ensuite, quand on revoit le match contre l’Angleterre, un constat saute aux yeux, qui est que ces derniers ont pisté en permanence le placement de Jalibert, Dupont et Ramos, comme l’avaient fait les Écossais une semaine avant. Mon avis, qui n’est probablement pas éloigné de la vérité, c’est qu’après l’Écosse, Fabien Galthié a dit : « Les Anglais vont beaucoup jouer au pied, on doit soigner nos possessions. » Mais qu’à aucun moment, les Bleus ont pensé que les Anglais étaient aussi capables de tenir le ballon et de nous marquer sept essais…
Dupont n’est à mes yeux qu’à 60 % de ses capacités physiques
Le deuxième constat qui en découle est que Dupont, si important dans le système défensif des Bleus, n’est logiquement pas encore revenu à son meilleur niveau physique. Je l’estime à 60 % de ses capacités. Sur le premier rideau, lors des deux derniers matchs, je ne l’ai vu impliqué qu’une fois : quand il vole le ballon à Tuipolutu en Écosse et que les Bleus marquent derrière. Mais il est beaucoup moins présent par rapport à l’année dernière, et s’est contenté la plupart du temps de garder les côtés fermés, où il a d’ailleurs souvent eu un temps de retard par rapport aux saisons précédentes.
Concernant Jalibert, il a été décidé de le replacer en 13 pour le « protéger » un petit peu. Mais c’est dur, au niveau international, de protéger en permanence son ouvreur… La zone 12-13 a été bombardée et, s’il ne s’est pas sorti sur ses plaquages, il a en revanche eu du mal à effectuer les « bascules » comme un vrai trois-quarts centre et à plusieurs reprises, sur des changements de sens, les avants bleus (qui étaient en outre très serrés au milieu du terrain) se sont retrouvés isolés face à des trois-quarts. J’ai vu à plusieurs reprises au moins cinq trois-quarts bleus dans le couloir des quinze mètres, c’est assez hallucinant…
Face à un demi de mêlée qui porte le ballon, le système défensif des bleus est vite en difficulté
L’autre petit détail que j’ai pu observer, c’est que les Bleus défendent avec le 10 et le 15 au fond du terrain quand ils sont dans le camp adverse pour éviter les 50-22, avant de passer en 14+1 dans leurs propres trente mètres. Le problème, c’est que lorsque les adversaires pénètrent dans la zone intermédiaire, on a du mal à se situer et Ramos a souvent été manipulé pour se faire isoler au fond du terrain. Toutes les équipes du Tournoi ont eu des difficultés par rapport à ça et les Bleus en ont d’ailleurs bien profité avec Bielle-Biarrey. Il n’y a que l’Irlande qui a mieux su s’en sortir et qui a terminé meilleure défense du Tournoi, précisément parce que Gibson-Park joue parfaitement le rôle de tampon entre les rideaux. Enfin, au niveau des petits détails, dans le système défensif des Bleus c’est le deuxième joueur qui doit surveiller le 9. Or, face à un demi de mêlée qui porte un peu le ballon comme White ou Spencer, cela implique que le premier rideau ne peut pas monter aussi vite qu’il voudrait. À mes yeux, c’est aussi pour ça que les Bleus ont autant subi sur la ligne d’avantage lors des deux derniers matchs. »