Le Roi nu face au Mal absolu
On avait quitté Thomas Shelby alors qu’il était maître absolu, mais brisé, d’un empire industriel et politique de Peaky Blinders. On le retrouve en 1940, projeté brutalement dans un état de déshérence totale. Tommy est désormais un homme esseulé, vivant reclus loin du fracas du monde, dans une retraite austère qui ressemble davantage à un purgatoire qu’à un repos mérité. Pour tout compagnon fidèle, il ne lui reste que Johnny Dogs (Packy Lee), fidèle parmi les fidèles et ultime rempart contre la folie qui le guette.
C’est dans cette faille psychologique que s’engouffre la grande Histoire. Après avoir affronté les flics les ripoux, les gangs rivaux, la trahison familiale et le fascisme rampant d’Oswald Mosley, Tommy doit faire face au Mal absolu de la machine de guerre nazie. Berlin falsifie des millions de livres sterling pour inonder le Royaume-Uni, ruiner son économie et abolir le dernier rempart contre le fascisme en Europe. Pour ce faire, les nazis s’appuient sur des réseaux criminels locaux, plaçant de fait les Peaky Blinders au centre d’un dilemme moral et patriotique qui dépasse de loin leurs habituelles guerres de clocher ou trafics d’opium.
Au milieu de ce chaos, Cillian Murphy livre ce qui est sans aucun doute sa meilleure performance dans le rôle. L’acteur, au sommet de son art, porte le film sur ses épaules voutées, offrant une interprétation à fleur de peau. Il parvient à retranscrire la fatigue d’un homme qui a trop vécu, trop tué, trop perdu. Chaque silence, chaque plan serré sur son visage usé rappelle au spectateur que si le personnage est « immortel » par sa légende et le titre du film, l’homme, lui, est en train de s’éteindre sous nos yeux, consumé par sa propre mythologie.
La première moitié du film impressionne d’ailleurs par sa capacité à opérer un glissement de genre majeur, de la fresque de gangsters en un thriller d’espionnage très efficace. En voyant le monde sombrer dans la barbarie, Tommy semble réaliser que ses propres crimes, aussi violents et immoraux fussent-ils, appartenaient à un monde ancien, presque plus « humain » car motivé par l’ambition et la survie, et non par l’annihilation. Une confrontation philosophique brutale entre le crime artisanal et l’horreur d’État qui donne au film toute sa tension dramatique.

Tout le poids du monde dans ce regardPeaky Blinders en pleine zone de confort
La seconde moitié du long-métrage bascule plus franchement vers les thématiques chères à Steven Knight : la transmission du pouvoir et le poids écrasant de la lignée. C’est désormais Erasmus « Duke » Shelby (Barry Keoghan), le fils prodigue de Tom, qui tient les rênes des Peaky Blinders à Birmingham pendant que son père est en plein PTSD.
À l’opposé de la retenue froide et stratégique du paternel, Duke est présenté comme une force brute, impulsive, brutale, poussant tous les curseurs des activités criminelles au maximum pour prouver sa légitimité auprès des « vieux de la vieille ». Le film s’appuie très fort sur cette relation père-fils dysfonctionnelle, pour explorer le déterminisme social et de la difficulté d’échapper aux péchés de ses pères (et pairs).
« On n’échappe pas à son nom », semble hurler chaque scène de confrontation entre les deux générations de Shelby. Et même si c’est hautement cliché sur le papier, tout ça est diablement efficace à l’écran, grâce à l’écriture toujours aussi finement ciselée de Steven Knight.

Le complexe Deux Types
Il faut dire que Steven Knight avance en terrain conquis, pour ne pas dire dans des petits chaussons de velours. On retrouve l’intégralité des gimmicks qui ont fait l’identité et le succès critique et populaire de la série : les ralentis iconiques sous la pluie ou dans la fumée des usines, les montages nerveux alternant violence crue et plans posés, et bien sûr, une bande-son rock anachronique viscérale (mention à Red Right Hand (Immortal) de Nick Cave, bouleversant, et à Romance de Fontaines DC).
Si cette direction artistique reste d’une efficacité redoutable pour flatter l’œil et l’oreille du fan, elle trahit parfois une certaine facilité narrative. Knight reste sur ses rails, utilisant des recettes éprouvées qui empêchent parfois le long-métrage de trouver une véritable identité cinématographique propre, distincte de la télévision à gros budget. On est en territoire conquis, certes, mais le créateur ne cherche jamais à bousculer son spectateur habitué. Dommage.

Presque le héros médiéval sur son cheval
Cette sécurité artistique s’accompagne malheureusement de quelques facilités d’écriture regrettables. Malgré le prestige du casting annoncé, le personnage de Rebecca Ferguson (toujours impériale) souffre d’un traitement superficiel, servant trop souvent de deus ex machina pour huiler les rouages de l’intrigue. Tim Roth et Barry Keoghan font le travail avec zèle, mais leurs arcs narratifs manquent de la profondeur qu’une saison complète aurait pu leur offrir, laissant un léger goût d’inachevé face à tant de talent sous-exploité.
Pourtant, malgré ces bémols, Peaky Blinders : L’Immortel fonctionne admirablement comme synthèse finale de l’œuvre globale de Steven Knight. Le film parvient à rassembler toutes les angoisses, les valeurs et les obsessions diffusées pendant six saisons pour leur offrir une résolution satisfaisante, à défaut d’être révolutionnaire.
Ce n’est pas seulement une fin chronologique, c’est une profession de foi sur ce que signifie être un Shelby, un criminel et un père dans un monde qui change radicalement. La conclusion, bien que prévisible dans ses grandes lignes, ne déçoit pas car elle reste fidèle à l’ADN de la série Peaky Blinders : un mélange unique de mélancolie noire, de violence tragique et de panache désespéré. C’est la fin que les fans attendaient, exécutée avec un amour pour les Shelby qui force le respect.
Peaky Blinders : l’Immortel est disponible sur Netflix depuis le 20 mars 2026 en France.
