Et si le détroit d’Ormuz restait fermé ? Inflation, crise du gaz et du pétrole, de l’alimentation et de l’ensemble des matières premières, redirection des routes énergétiques : les effets en cascade de la guerre décryptés par Jonathan Piron, chercheur spécialiste du Moyen-Orient.

Pour Jonathan Piron, la question du détroit d’Ormuz est centrale.
Va-t-on vers un scénario catastrophe en matière énergétique ?
Il y a plusieurs scénarios. Tout dépend de la manière dont le détroit d’Ormuz pourrait être ouvert, mais aussi de la manière dont les flux vont reprendre. On peut très bien avoir un détroit qui se déverrouille, mais qui ne voit pas les flux revenir à leur niveau d’avant la guerre, avant plusieurs semaines.
Et qu’est-ce qui empêcherait ces flux de revenir à la normale ?
Parce que déjà, le temps de relancer la production prend du temps. On n’est pas dans un système énergétique avec un bouton que l’on rallume et où tout reprend normalement. Il faut y aller lentement, progressivement, vérifier aussi si l’ensemble des infrastructures fonctionnent bien, rétablir la pression, relancer la machine. Cela prend des semaines.
On est dans un trou de production en hydrocarbures qu’on ne peut pas rattraper. Et donc ici, les scénarios dépendent de la manière dont le détroit va être rouvert. Ce scénario optimiste devient de moins en moins probable. On est plutôt dans le scénario où il pourrait y avoir un déverrouillage du détroit d’Ormuz, avec un conflit qui diminue d’intensité, qui reste présent, mais où les destructions des infrastructures énergétiques sont moins fortes et où le détroit pourrait rouvrir à 50 %.
Et quid du scénario du pire ?
Là on est dans des projections qui sont uniques, parce que ça n’est jamais arrivé. Si le détroit reste bloqué pendant des semaines, au moins tout le mois d’avril, on peut avoir un baril qui oscille entre 170 et 200 dollars, avec un décrochage énergétique et une récession globale. C’est un monde inédit parce que cette récession globale amène une hausse de l’inflation, et peut-être même aussi dans certains scénarios, une redirection des routes énergétiques.
Certains pays pourraient se tourner vers la Russie. Vers les États-Unis aussi, avec des questions sur la qualité des hydrocarbures notamment autour des gaz de schiste.
Cela pose aussi la question de la crise alimentaire. Le Moyen-Orient est un grand exportateur de toute une série de produits qui sont nécessaires à l’alimentation : les engrais azotés, tous les fertilisants, indispensables au système agro-industriel. Par exemple, le Brésil, aujourd’hui, est dans une situation compliquée parce qu’il va commencer l’ensemencement. Il peut y avoir aussi une crise du soja, de l’aluminium, de matières premières pour les micropuces, si le Moyen-Orient ne fournit plus… Bref, beaucoup d’effets en cascade. Et des chocs qui amèneront des hausses de prix.
Est-ce qu’il y a encore un pilote dans l’avion ? Est-ce que Donald Trump est un pilote fou ?
Pilote fou, non, parce que quand on considère qu’il y a un être fou, ça nous dédouane aussi d’une certaine conception de notre responsabilité et ça veut dire qu’on n’a plus de contrôle sur lui. Or, Donald Trump reste une personne rationnelle qui fonctionne aussi selon ses intérêts. Il s’est lancé dans une aventure poussé notamment par le lobbying intense du gouvernement de Netanyahou, en s’imaginant qu’après les premières frappes et la décapitation du régime iranien, il allait y avoir une capitulation.
L’Iran vient de frapper une raffinerie au Koweit. Quelle stratégie de riposte le pays met-il en place ?
Ces frappes iraniennes sont destinées à dissuader profondément de toutes nouvelles attaques, c’est une manœuvre de dissuasion. Il s’agit de frapper durement et d’essayer de disloquer les pays arabes, de pousser les pays du Golfe à faire pression sur les Etats-Unis pour arrêter le conflit.
C’est ce qu’ils ont fait aussi avec Ras Laffan au Qatar avec des attaques de missiles cette semaine. Là aussi c’est inédit dans l’histoire, parce que c’est une des plus grandes raffineries de gaz du monde, et on sait que le Qatar aussi est un des principaux exportateurs de gaz. Le Qatar a invoqué la force majeure pour ses contrats vers la Corée du Sud, vers l’Italie et vers la Belgique. Cela revient à dire qu’ils ne sont plus capables d’assurer le contrat. Il faudra du temps pour réparer les infrastructures, même si le conflit s’arrête.