Une vie entière peut tenir dans un tableau. Pour lire celle d’Adya et Otto van Rees (1876–1959 / 1884–1957), il faut atteindre la dernière salle de l’exposition du musée de Montmartre, lequel se penche – c’est une première en France – sur ce couple méconnu de l’avant-garde.
Dans Nature morte sur table ronde de 1956, chaque objet porte une charge. Otto a 72 ans – il mourra l’année suivante, renversé alors qu’il roule à vélo dans Utrecht. Sa toile testament montre trois coings – symbole d’amour – qui représentent ses enfants. À côté, un vase est vide, comme son amour brisé avec Adya après leur séparation en 1934. Une coupe avec deux citrons traduit l’amertume de sa rupture avec la peintre Micha Landt, qui lui a tenu compagnie pendant les années de guerre. Un troisième contenant, bleu et accueillant des tiges ternies, incarne Otto lui-même. Une maquette de maison rappelle le rêve inachevé d’un foyer. Enfin, un rouleau de papier encore vierge : une manière de montrer que le désir de créer subsiste, jusqu’au bout.
Des premières années de bohème
Séparer l’œuvre de l’artiste serait incongru pour qui veut parler d’Adya et Otto van Rees, tant leur biographie s’entrelace et habite leur travail. Les commissaires Alice S. Legé, du musée de Montmartre, et Irène Lesparre, de la fondation van Rees aux Pays-Bas, ont donc opté pour un parcours chronologique qui suit leurs déplacements, de Paris à l’Italie, en passant par Fleury-en-Bière, Zurich, les Pays-Bas, comme les chapitres d’un roman, en une centaine d’œuvres, peintures, dessins, broderies, sculptures, jouets, affiches.

Otto van Rees, Adam et Eve, fin 1909–1910
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Huile sur toile • 162 × 148,8 cm • © Adagp, Paris 2026
L’histoire démarre aux Pays-Bas, où le couple se rencontre en 1903. Adriana Catharina Dutilh (de son vrai nom) est née en 1876 dans une famille de la haute bourgeoisie hollandaise. Elle a étudié à Bruxelles dans l’académie du peintre Ernest Blanc-Garin — une institution réservée aux femmes, où l’on dessinait le nu d’après modèle, ce qui était rarissime d’expérimenter pour le « sexe faible ». La demoiselle a du talent, un bon trait, et surtout une indépendance d’esprit qui lui vaut de rompre avec son milieu corseté. Otto van Rees, né en 1884, est fils d’un professeur pacifiste et anarchiste chrétien. Peintre depuis l’adolescence, l’idéaliste rêve d’un monde plus juste, croit à l’égalité entre les hommes et les femmes – une exception pour l’époque.
L’aventure du Bateau-Lavoir
En 1904, Pablo Picasso, rencontré au cabaret du Lapin Agile, signale à Otto un atelier disponible au Bateau-Lavoir, ce bâtiment du 13 place Ravignan où va se forger la modernité. Adya le rejoint. Ils ont respectivement 28 et 20 ans. Ils n’ont presque rien mais, avec l’amour, ils ont tout.

Otto van Rees, Adya brodant à Anzio, 1906
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Huile marouflée sur carton • 28 × 23,5 cm • © Adagp, Paris 2026
En 1905, installés à Fleury-en-Bière, le couple bohème accueille Kees van Dongen et sa famille pour tout l’été, dans une maison sans eau courante. Otto peint Adya brodant dans le jardin. Celle-ci est plus souvent représentée par Otto que l’inverse. Mais elle n’est pas sa muse, elle est à l’œuvre.
Notre œil glisse sur une petite huile pointilliste, dans laquelle une figure humaine se dissout dans la lumière méditerranéenne qu’ils ont trouvée à Anzio, où ils séjournent au sud de Rome. En 1906, c’est en Italie que naît leur fille Aditya, dont le prénom signifie « enfant du soleil » en sanskrit : le couple est déjà tourné vers les mystiques orientales, adepte d’un au-delà du visible qui irrigue tout son travail, passant du cloisonnisme au cubisme, « tous les ‘ismes’ du XXe siècle », résume la spécialiste Irène Lesparre.
De la broderie à Dada

Adya van Rees-Dutilh, Composition d’après Otto van Rees, 1915
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Broderie en soie • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2026
À partir des années 1910, Adya s’empare de la broderie, ce médium historiquement relégué aux arts mineurs et en fait un langage abstrait d’une grande puissance. Ses créations textiles sont aux avant-postes de la rupture avec la figuration, tant elles sont expressives, monumentales, dérangeantes. En 1914, l’une d’elles, présentée au Salon des indépendants et inspirée du Transsibérien de Blaise Cendrars, est vandalisée au couteau par un visiteur. Le geste dit tout des vives réactions qu’un tel travail pouvait susciter.
Pendant la Première Guerre mondiale, Otto est mobilisé dans l’armée hollandaise. Adya se réfugie en Suisse avec leurs filles, se convertit au catholicisme, et rejoint le réseau d’artistes expatriés qui, à Zurich, inventent Dada. La galerie Tanner, où les Van Rees exposent avec Jean Arp en 1915, est identifiée par Tristan Tzara lui-même comme l’événement fondateur du mouvement. Ce que portent alors les collages d’Otto et les broderies d’Adya, c’est un renversement : puisque la raison a conduit à la guerre, l’irrationnel devient une arme.
La perte d’un enfant et la séparation
Une tragédie s’abat sur leur famille. En novembre 1919, le train qui les emmène vers Ascona percute un convoi de l’Orient-Express à l’arrêt près de Sens. Leur fille Aditya, 13 ans, meurt. Otto, grièvement blessé, est hospitalisé un mois. Rien ne sera plus comme avant. Les œuvres de la décennie suivante dégagent ce que les cartels de l’exposition résument comme « un sentiment de suspension et d’intemporalité ».
Leur séparation en 1934 ne les libère pas l’un de l’autre. Adya refuse le divorce, passe ses étés en Suisse, envoie pendant la guerre une grande broderie à Franklin D. Roosevelt et une autre à Winston Churchill, animée par un espoir que rien ne semble pouvoir éteindre.

Adya van Rees-Dutilh, Dieu avertit, 1929
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Broderie en laine • 190 × 234 cm • Coll. Textiel Museum, Tilburg • © Adagp, Paris, 2026
Ces fusionnels se retrouvent après la guerre. En 1951, elle rejoint Otto et s’installe avec lui devenu presque aveugle, incapable de travailler. Elle meurt en 1959, deux ans après lui. Ars longa, vita brevis (« L’art est long, la vie est brève ») est la devise inscrite sur la tombe commune de ces deux-là, qui n’ont jamais fait qu’un.
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Adya & Otto van Rees. Au cœur des avant-gardes
Du 20 mars 2026 au 13 septembre 2026
Musée de Montmartre • 12 Rue Cortot • 75018 Paris
www.museedemontmartre.fr