Dans nos assiettes se cache un invité indésirable : l’hexane. En consommant des huiles végétales non bio ou de la margarine, nous pouvons avaler des résidus de cet hydrocarbure utilisé pour extraire la matière grasse des oléagineux. Dans ses conclusions présentées fin janvier dernier, la mission parlementaire flash confiée à Richard Ramos (MoDem, Loiret) et Julien Gabarron (RN, Hérault) confirme l’alerte lancée par Guillaume Coudray, journaliste d’investigation spécialisé dans l’industrie alimentaire, auteur notamment du livre « De…
Dans nos assiettes se cache un invité indésirable : l’hexane. En consommant des huiles végétales non bio ou de la margarine, nous pouvons avaler des résidus de cet hydrocarbure utilisé pour extraire la matière grasse des oléagineux. Dans ses conclusions présentées fin janvier dernier, la mission parlementaire flash confiée à Richard Ramos (MoDem, Loiret) et Julien Gabarron (RN, Hérault) confirme l’alerte lancée par Guillaume Coudray, journaliste d’investigation spécialisé dans l’industrie alimentaire, auteur notamment du livre « De l’essence dans nos assiettes » (1).
Fallait-il une mission parlementaire pour établir les dangers de l’hexane ?
Le sujet de l’hexane était déjà dans les interrogations sanitaires, il est monté d’un cran avec cette mission parlementaire. Son spectre est plus large : étant placée sous l’égide de la commission des Affaires économiques, la mission a fait un focus sur la faisabilité économique et pose la question : peut-on supprimer l’hexane ?
Et donc, peut-on supprimer l’hexane ?
La conclusion est très nette : le rapport confirme une nouvelle fois que l’hexane est un solvant dangereux. Il conclut à la nécessité d’informer les consommateurs avec un affichage clair sur les aliments concernés, alors qu’à l’heure actuelle la présence de résidus d’hexane n’apparaît pas. Le rapport est particulièrement accusateur vis-à-vis des industriels. Il pointe notamment le groupe alimentaire Avril [leader des huiles et protéines, NDLR], qui utilise d’importantes quantités d’hexane mais qui a refusé d’être auditionné.
Ce rapport parlementaire est essentiel parce que les risques sanitaires sont très clairement énumérés. Il établit aussi que les industriels pourraient recourir à des technologies sans hexane pour la production d’huile alimentaire ou pour fabriquer les protéines destinées à l’alimentation des animaux d’élevage. D’ailleurs, certaines usines ont déjà passé le cap du « sans hexane » en optant pour la pression mécanique.

Les nitrites en charcuterie : grâce à un long combat mené par les médias, des associations, et des politiques, le grand public est désormais sensibilisé au risque
Illustration archives Thierry David / SUD OUEST
« L’hexane permet aux industriels d’obtenir 10 % supplémentaires d’huile à partir de la même quantité de matière première »
Donc c’est possible, voire simple, de remplacer l’hexane qui est dangereux pour la santé, et les industriels ne le faisaient pas ? Voilà qui paraît cynique.
Les fabricants peuvent parfaitement faire sans, comme le prouvent les filières bio, qui n’ont pas le droit d’utiliser ce solvant et s’en passent très bien. Mais l’hexane permet aux industriels d’obtenir 10 % supplémentaires d’huile à partir de la même quantité de matière première. Le cœur du sujet est là : c’est une question de marge dans un marché qui permet de dégager des profits considérables.
« L’Agence européenne des produits chimiques a décidé de classer l’hexane en substance extrêmement préoccupante »
Quelles sont les incidences de l’hexane sur la santé ?
D’après les normes actuelles, les résidus d’hexane retrouvés dans les aliments sont à des doses tellement minimes qu’ils seraient sans incidence sur la santé. Sauf que ces conclusions s’appuient sur des évaluations sanitaires obsolètes, basées notamment sur une étude de 1989 effectuée sur quelques dizaines de rats mâles pendant quatre-vingt-dix jours. Or ces résultats ne sont pas transposables pour comprendre l’effet de l’hexane sur un cerveau humain exposé au long cours, sur une femme enceinte ou sur un embryon…
Mais on sait aujourd’hui que les résidus d’hexane passent dans le sang, sont métabolisés et traversent tous les filtres biologiques, notamment placentaires. Une fois dans l’organisme, l’hexane est métabolisé en une autre molécule, la 2,5-hexanedione, particulièrement toxique pour le système nerveux. D’ailleurs, il y a quelques mois, l’Agence européenne des produits chimiques a décidé de classer l’hexane en « substance extrêmement préoccupante ».
Concrètement, quelles maladies sont liées à l’hexane ?
L’exposition répétée à l’hexane, y compris à petites doses, pose deux problèmes essentiels. D’abord un problème de neurotoxicité : les atteintes au cerveau, à la moelle épinière et au système nerveux périphérique. Parmi les premiers symptômes identifiés, des troubles visuels ou des neuropathies des mains et des pieds. Des études italiennes ont aussi mis en évidence des liens forts entre maladie de Parkinson et hexane.
Deuxième problème, la reprotoxicité, c’est-à-dire la toxicité pour l’appareil reproducteur : en atteignant les cellules ovariennes et les tubes séminifères, l’hexane s’attaque directement à la reproduction et au cœur de la vie.
Avant l’hexane, vous avez travaillé sur l’impact des nitrites dans l’alimentation industrielle. Y a-t-il eu une prise de conscience collective ?
Ma première enquête sur les nitrites remonte à la décennie 2010-2020, avec un documentaire et deux livres. Il y a aussi eu une forte mobilisation sur le sujet avec l’action combinée des politiques, des médias et des scientifiques : le député Richard Ramos est monté au créneau, Yuka est entré dans la bagarre, Foodwatch aussi, puis la Ligue contre le cancer, Greenpeace, et finalement les agences de santé. En face, les industriels ont crié à la mort de la filière.
Le combat a été long. Mais neuf ans plus tard, on peut dire que la plupart des charcutiers industriels se sont mis au sans nitrite. La filière des jambons de Bayonne et autres jambons secs de qualité sans nitrites est en pleine expansion.
Il y a désormais un consensus scientifique pour dire que les nitrites, les nitrates, et leurs produits de décomposition sont responsables de cancers et de diabète. Les industriels ont publiquement admis que le nitrite tuait… C’est spectaculaire et encourageant. J’espère que le même scénario se produira pour l’hexane.
Hexane, nitrite, plus récemment les laits infantiles… Le même scénario se répète-t-il à l’infini ?
Dans ces affaires, on retrouve toujours la même mécanique : tant que les profits sont au rendez-vous, on accepte de jouer avec la santé publique en misant sur le fait que les dégâts ne seront visibles que plus tard. Au lieu de prévenir les risques à la source, on a organisé un système où l’on gère les scandales après coup, en laissant aux consommateurs les mieux informés le privilège d’être les mieux protégés, faute d’une évaluation sanitaire fiable en amont. La France doit être plus ambitieuse afin de pouvoir assurer à tous une alimentation exempte de substances néfastes.