Les forces ukrainiennes ont repris des territoires que leurs adversaries avaient réussi à conquérir. Il est question de quelques centaines de kilomètres carrés (principalement du côté de Dnipropetrovsk ou de Zaporijia, selon le prestigieux Institute for the Study of War, NdlR). De leur côté, les Russes ont aussi pris un certain nombre d’initiatives. On reste finalement dans un même rapport de force depuis trois ans avec 20 % du territoire ukrainien occupé par les hommes de Poutine. La photographie de ce conflit n’a pas bougé d’un iota en réalité.
Les combats restent pourtant intenses…
Oui, et ils l’étaient davantage en décembre et en janvier. La Russie mène des attaques constantes quotidiennement. De nombreux drones sont envoyés sur des cibles diverses en Ukraine. À aucun moment, le Kremlin ne modifie sa stratégie, même lorsque des réunions se tiennent pour préparer des perspectives d’accord.
La Russie n’a-t-elle même pas tendance à intensifier les bombardements juste avant de telles rencontres ?
Oui, c’est une manière pour Vladimir Poutine de montrer tout le désintérêt qu’il a pour ce type de rencontre de délégations. Son seul but, c’est de jouer la carte du temps, qui est son allié principal. Il mise sur une logique d’attrition, dans l’espoir de provoquer à un moment un effondrement du soutien populaire et du moral des troupes ukrainiennes. Les Russes se disent qu’à force de pousser toujours un peu plus, ils pourraient atteindre leurs objectifs. Mais ils ne semblent pas disposer des moyens substantiels pour y parvenir.
D’autant qu’une guerre coûte cher. La Russie ne va-t-elle pas finir étouffée financièrement ?
À ma connaissance, au regard de l’histoire militaire, jamais une guerre ne s’est achevée pour des raisons financières. La seule qui a pris fin à cause d’une forme d’écroulement économique, c’est la guerre froide. Et puis, en l’état actuel des choses, Poutine et le pouvoir russe dans son ensemble n’ont aucun intérêt à mettre un terme à ce conflit. Pour eux, ce serait tout simplement suicidaire. Le pays est passé en économie de guerre. Cela permet à des générations d’appelés de gagner leur vie. Ils ont aussi développé des usines d’armement, pour lesquelles ils engagent du personnel, parfois même qualifié. Tant qu’il n’a pas atteint ses objectifs, Poutine doit plutôt veiller à tenir sa ligne. Il ne faut pas oublier que la société dans son ensemble est sous cloche. La génération qui sort de l’école est soumise depuis des années à un narratif guerrier, avec ces discours permanents que le président a distillés à travers ses différentes interventions. Le maître du Kremlin est donc à la tête d’une Russie guerrière, avec des pertes humaines très importantes, ce qui renforce très certainement le sentiment de revanche face à l’ennemi.
La guerre au Moyen-Orient entraîne un regain d’attrait pour les hydrocarbures russes. Le maître du Kremlin doit s’en frotter les mains…
Oui ! Mais il y a surtout eu cette disposition américaine qui offre un allègement temporaire des sanctions contre le pétrole russe. Si on permet à Moscou de relancer ses exportations, on réalimente ses moyens financiers. La situation commençait pourtant à devenir préoccupante pour le pays. Désormais, elle devient inquiétante pour Kiev. En redonnant des moyens financiers à la Russie, on lui offre une bouffée d’oxygène économique qui lui permet de développer des nouveaux moyens à déployer dans cette guerre. Moscou saura quoi faire de cet argent. D’autant que, depuis déjà un an, elle a redéployé une industrie de défense modernisée, beaucoup plus résiliente face aux attaques de l’armée ukrainienne. Et surtout, elle est capable de développer des moyens de combat modernes avec des drones très performants.
L’armée russe reste-t-elle pénalisée par l’impossibilité de se connecter au réseau Starlink ?
Oui, elle essaie absolument de trouver une solution car Starlink lui avait permis de réussir un certain nombre d’offensives. Le segment spatial est fondamental, il permet d’assurer, à longue distance, la coordination des moyens, la surveillance des zones et le déploiement des capacités de combat et de frappe. La Russie essaie de trouver une sorte de parade avec des satellites d’une autre entreprise.
D’autant que les drones équipés du système Starlink offrent une précision redoutable.
Oui ! On a longtemps pensé que la stabilisation sur la ligne de front s’expliquait par le manque de moyens, mais on se rend compte que c’est plutôt la conséquence de l’utilisation des drones qui parsèment le ciel. Cela conduit à une sorte de transparence permanente du champ de bataille : aucun combattant ne peut bouger plus de cinq minutes sans être directement identifié et ciblé. Cela rend toute manœuvre pratiquement impossible. Même une réalimentation en termes logistiques devient une opération à proprement parler qui nécessite une planification, au même titre qu’une opération de combat. Les forces armées belges surveillent de près ce qu’il se passe en Ukraine, tant c’est riche en enseignements.
Il se murmure que la Russie préparerait une offensive de printemps. Qu’en sait-on ?
Cela fait quatre ans que, à cette période, on annonce que la Russie prépare une offensive de printemps. Ou que l’Ukraine prépare une contre-offensive de printemps. En Occident, on imagine que cette saison marque une sorte de renouveau, après la paralysie du froid hivernal. Mais pas du tout ! Le froid ne paralyse pas les opérations, car le sol gelé permet d’assurer la mobilité. Les soldats n’avancent pas dans la gadoue… Par contre, pour les Ukrainiens, avoir tenu un hiver de plus, au vu de l’intensité des frappes russes et de la destruction de leurs infrastructures énergétiques, c’est une nouvelle victoire.
On ne va donc pas assister à de grandes manœuvres dans les semaines qui viennent, selon vous ?
Non, parce que les Russes n’ont pas les moyens de mobiliser les forces vives nécessaires pour changer le rapport de force, mais aussi à cause de la transparence du champ de bataille que j’évoquais. Et puis, aucune observation sur le front ne laisse présager une grande manœuvre. Des combattants et du matériel devraient être occupés à être déployés, et cela ne passerait pas inaperçu… Je crains donc que cette fameuse offensive ne soit qu’un narratif déployé par Moscou dans une sorte de guerre psychologique au rabais.
Des capacités de défense, essentiellement aérienne, provenant des États-Unis sont transférées au Moyen-Orient ces dernières semaines. Les impacts de cette guerre se font-ils fortement ressentir par l’Ukraine ?
L’Ukraine n’a jamais reçu en quantité les systèmes Patriot qui lui avaient été promis. Et ça, Zelensky le dénonce depuis qu’il voit le nombre de systèmes de défense aérienne ou antimissiles qui sont déployés par les Américains au Moyen-Orient, que ce soit pour la protection de leurs propres bases ou celles de leurs alliés du Golfe. D’autant qu’ils étaient déjà dotés de manière importante de tels systèmes. On sait très bien que les Américains réservent un tel matériel d’abord pour leurs propres forces, ensuite pour Israël, ensuite pour leurs alliés du Moyen-Orient. Dans l’ordre de priorité, l’Ukraine arrive bien derrière. Surtout depuis l’avènement de l’administration Trump.
Volodymyr Zelensky a proposé d’envoyer des drones ukrainiens au Moyen-Orient. Comprenez-vous sa stratégie ?
Il tente un coup. Face aux frappes de drones venant d’Iran, il propose de mettre à disposition ses propres experts militaires pour conseiller les pays du Golfe, mais aussi d’envoyer des drones-intercepteurs car l’Ukraine n’utilise que la moitié de sa propre production quotidienne. Il le fait certainement dans l’espoir que les États-Unis, en guise de remerciement, lui transfèrent le système de défense antiaérienne pour protéger les infrastructures ukrainiennes. Je pense que c’est un mauvais calcul de sa part. L’administration américaine, dans son ensemble, n’a que faire de ce type d’accord. Dans la logique trumpienne, l’ensemble du monde est redevable aux États-Unis. Ils n’ont donc absolument aucune obligation de renvoyer l’ascenseur à leurs alliés, tout simplement parce qu’ils considèrent que cela fait des dizaines d’années qu’ils apportent leur aide sans rien recevoir en retour. C’est une analyse complètement fausse et volontairement détournée de la réalité.
Malgré tout, la guerre au Moyen-Orient et celle en Ukraine sont indissociables. Elles ont des répercussions l’une sur l’autre. Zelensky n’a-t-il donc pas intérêt à se manifester et à se montrer constructif ?
Oui, le lien est flagrant. La guerre en Iran vient, quelque part, compléter une sorte de puzzle géopolitique qui était en train de se mettre en place. On assiste à un continuum de crises dans lesquelles les intérêts se mélangent, s’entrecroisent, autour notamment du gaz, du pétrole. Et cela implique les États-Unis, la Russie, la Chine… Tout ça s’enchaîne dans une sorte de cercle un peu vicieux. On n’est pas sorti de l’auberge… Que Zelensky tente de jouer sa carte dans cet enchevêtrement d’intérêts de différentes puissances, cela me semble déraisonnablement optimiste.