Ce sont douze poètes d’ici — six hommes, six femmes — qui ont, et depuis longtemps, une vie en poésie. Ils écrivent encore aujourd’hui. Leur importance est indéniable — par leurs textes, leur implication, leurs prises de parole ou leurs regards — et leurs voix ne sont pas des plus connues. Le documentaire Mains d’œuvres, une vie en poésie, de Jean-Philippe Dupuis et Vincent Lambert, leur donne la parole.

Dans ce vitrail composite d’une poésie québécoise actuelle se livrent Denise Desautels, Nicole Brossard, Jean Désy, Pierre Morency, Pierre Neveu, Rita Mestokosho, Louise Dupré, Carole David, Rodney Saint-Éloi, feu Fernand Ouellette, et les deux « cadets », avec leur petit 69 ans, José Acquelin et Louise Warren.

Ils forment la deuxième ou la troisième génération de notre encore si jeune poésie contemporaine, et se sont abreuvés directement aux mots de Saint-Denys Garneau, d’Anne Hébert, d’Alain Grandbois, puis de Gaston Miron. On les entend parler des livres qui les ont forgés. De comment, chez eux, naît le poème. Du rapport profond qu’ils entretiennent avec l’observation, l’écriture, avec la lecture. Des propos rares par ces temps qui courent. Les réalisateurs Vincent Lambert et Jean-Philippe Dupuis tirent la substantifique moelle des trois heures qu’ils ont passées à parler avec chacun.

Le tout est présenté en chapitres. Il y a dans le montage, fait par les réalisateurs avec le producteur Michel Chauvin, une espèce de travail d’anthologiste, fin et intelligent, qui permet de suivre, de manière pas si linéaire, la chaîne de création du poème, son surgissement, ce qu’il apporte à la vie de ceux qui en font toute leur vie.

La caméra ici ne s’impose pas ; les questions sont effacées ; et tous les choix des réalisateurs démontrent une forte connaissance de la poésie et un grand soin envers la littérature et sa communauté, envers les paroles dites.

Il faut dire que Jean-Philippe Dupuis s’y est trempé déjà, en tournant un portrait de Saint-Denys Garneau qui avait remporté le prix du meilleur film canadien au Festival international du film sur l’art (FIFA) en 2010. Il a aussi publié quatre recueils de poésie (Les yeux d’un animal au repos, Lézard amoureux, 2023). Vincent Lambert, lui, est poète (La troisième à partir du soleil, Quartanier, 2023), essayiste et critique littéraire à Liberté.

Langue des signes

C’est peut-être une particularité du poème que sa densité, sa faculté à condenser des mondes et des sens. En écoutant parler ces écrivains, on sent leur ancrage dans la langue, qui touche, dans chaque cas et de manière différente, au spirituel.

Exemple ? Chez Louise Dupré, le poème permet de « rejoindre l’inconnu » en elle. Pour Fernand Ouellette, ça demeure « très mystérieux ». Rodney Saint-Éloi parle, lui, de presque voyance, « des illusions qui peuvent devenir des zones de puissance ».

Pour Denise Desautels, c’est « comme si on pouvait dans un seul poème mettre plusieurs épaisseurs de réel et de douleurs et de questions et de désirs et de rêves et d’utopie… ». Jean Désy nomme ses liens forts avec la nature et le cosmos, Rita Mestokosho avec le territoire, ses ancêtres, les enfants à venir.

De les écouter ainsi a un effet paradoxal. D’un côté, entre les lignes se recristallise une certaine figure romantique du poète inspiré, presque clichée, qui marche à côté du monde. Comme à part, dans les nuées.

Et de l’autre, en même temps, en cette époque d’hyperrapidité des communications, de postvérité et de dissolution du langage dans des intentions politiques ou propagandistes, voir ces têtes de poètes connectées de manière presque ombilicale à une langue qu’ils fouillent, cherchent, précisent et exposent, avec soin et amour, agit comme un appel de phares. On a envie de les suivre, de trouver et retrouver ce rapport à la langue, et à tous les signes. En plus d’apprendre là à les connaître mieux.