Cillian Murphy, ici dans les premières saisons de « Peaky Blinders ».

Robert Viglasky/Netflix

Cillian Murphy, ici dans les premières saisons de « Peaky Blinders ».

Les bretelles ? Présentes. Le béret ? Aussi. Et le verre de whisky ? Dans la main. Ce vendredi 20 mars, Thomas Shelby, ses frères et sa bande de Peaky Blinders ont fait leur retour sur Netflix avec, pour la sortie du film consacré à la suite de leurs aventures, le « come-back » d’un autre de leurs éléments si distinctifs : leur coiffure.

Rasés sur les côtés, plus longs sur le dessus… À la différence des quelques cheveux gris supplémentaires aperçus sur le caillou de Cillian Murphy dans cet épisode « ultime », la coupe des héros de la série créée par Steven Knight pour la BBC n’a pas beaucoup changé depuis leur apparition en 2013, à quelques centimètres près.

« Le réalisateur voulait quelque chose d’original et d’unique, racontait la cheffe coiffure et maquillage du show, Loz Schiavo, en 2017. Je l’ai pensée de telle sorte que, lorsque les garçons portent leur casquette, on ne voit qu’une tête rasée. Mais lorsqu’ils l’enlèvent, on s’aperçoit que chacun a une coupe qui lui est propre, en accord avec sa personnalité. »

La « Grande Guerre » et les poux

Récompensée d’un BAFTA pour son travail sur la série, cette dernière n’a pas inventé la coupe « Peaky ». L’idée lui est venue après une exploration minutieuse des mugshots – ces portraits en noir et blanc pris à l’arrestation d’une personne – dans les années 1920 à Birmingham, d’où sont originaires les vrais truands qui ont inspiré le show.

Là, elle dit avoir observé ce style capillaire sur la tête de bien des hommes de la classe ouvrière. Pourquoi ? Plus par praticité que dans un souci d’être à la mode. Un point de vue partagé par Gary Friday, guide touristique rencontré à Liverpool, où celui-ci entraîne les touristes sur les pas de leurs fictions préférées tournées dans le coin.

Lui y voit un choix hygiénique hérité de la « Grande Guerre ». « De nombreux soldats, dont le Thomas Shelby de la série a fait partie, se trouvaient dans les tranchées, nous souffle-t-il, entre deux lieux de tournage. Sur place, on leur rasait les cheveux au niveau du casque, de sorte que si des poux s’y installaient, ils ne puissent pas se propager plus loin. »

Un manque d’authenticité ?

Clin d’œil efficace des héros à leur engagement pour leur pays au sortir du conflit, ladite coiffure était aussi un signe distinctif les reliant entre eux, leur permettant de montrer leur appartenance au groupe au même titre que n’importe quel vêtement. « Comme la lame de rasoir », ironise le connaisseur.

À une petite centaine de kilomètres de là, au Black Country Living Museum (un musée à ciel ouvert près de Birmingham, où ont été tournées bien des scènes de la série), les points de vue divergent. Barry, le responsable de la boutique fictive de vêtements pour hommes de cette miniville d’antan construite de toutes pièces, déplore un manque d’authenticité.

« Les coupes de cheveux étaient très différentes, nous assure le vieux monsieur, pas fan de la série pour un sou. Ils se faisaient couper les cheveux en fonction de leurs moyens. Les gens étaient extrêmement pauvres dans cette région (l’une des plus industrialisées de l’Angleterre, ndlr). On allait chez le barbier pour les occasions spéciales. »

La récupération des masculinistes

En vérité, un petit coup de rasoir ne coûte pas très cher, nuance Gary Friday. Il suffit de voir le nombre de jeunes dans les rues aujourd’hui pour en attester, d’après lui. En Angleterre, la coupe a le vent en poupe. Ross Barkley, Declan Rice et d’autres de leurs compères de la Premier League peuvent en témoigner.

Sur les réseaux sociaux, bien des adeptes des théories masculinistes les plus sexistes ont, eux aussi, adopté le style « à la Peaky » (du tailoring aux cheveux, en passant par l’attitude). Une manière d’afficher ce qu’ils pensent être une masculinité authentique, comme nous l’a expliqué dans un précédent article Sarah Banon, professeure en théorie de la mode.

Cillian Murphy, ici dans le film « Peaky Blinders : L’Immortel » sur Netflix.

Robert Viglasky

Cillian Murphy, ici dans le film « Peaky Blinders : L’Immortel » sur Netflix.

« Dans pas mal de vidéos, on va d’abord parler de comment Thomas Shelby s’habille, et puis après on va parler de son charisme, de comment il arrive à manipuler, à séduire, nous résumait aussi Victor Faingnaert, doctorant en histoire et en sciences de l’information et de la communication. Une sorte de subterfuge qui permet d’attirer des communautés d’hommes. »

Quid d’aujourd’hui ?

Mais voilà, maintenant que tout le monde se tond sur les côtés de la tête (y compris ceux dont les valeurs sont éloignées des leurs), les Peaky Blinders auraient-ils encore la même coupe de nos jours ? « Bonne question », nous répond notre guide érudit, selon qui les malfrats adopteraient sans doute un look tout aussi rock.

« Les Peaky Blinders sont un peu comme les mods », ces jeunes urbains prolétaires des années 1960 au Royaume-Uni, qui dépensaient tout leur argent pour mener une belle vie, malgré leurs conditions défavorisées. Et ce, notamment dans les fêtes, les fringues, leur apparence ou chez le coiffeur.

Gary Friday s’y retrouve un peu. « Mon père me disait souvent : “Fiston, il n’y a qu’une seule chose pire que de n’avoir rien”, se souvient le quinquagénaire. Je lui demandais : “Qu’est-ce que c’est, papa ?” Il répondait : “Donner l’impression aux autres de n’avoir rien. Ne pense jamais que tu n’as rien. Tu peux te présenter au monde comme tu le souhaites.” »