Une longue table pliante est installée là, entre les portes-tableaux mobiles, une grande sculpture en bois et de larges rouleaux d’œuvres textiles.

Derrière son poste de travail éphémère, Caroline Simard vérifie le dossier d’une toile: le nom de l’artiste, le titre de l’œuvre, son emplacement dans la réserve.

«Richard, peux-tu confirmer les dimensions de la toile? Et de son cadre?», lance la conservatrice à son collègue.

Richard Ferland s’exécute. Le technicien, fidèle au poste depuis plus de trente ans, mesure la création en question. L’information au dossier est juste… Mais ce n’est pas toujours le cas!

Ensemble, ils retracent donc l’histoire des sculptures, des tableaux, des dessins et des autres créations qui dorment dans l’entrepôt aux conditions contrôlées.

Caroline Simard et Richard Ferland complètent la base de données du musée depuis l'automne 2024.

Depuis l’automne 2024, la petite équipe du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul travaille fort afin de vérifier et d’uniformiser les informations de sa base de données, qui a subi quelques problèmes informatiques dans les dernières années. En faisant l’inventaire complet des 3800 œuvres qui reposent dans ses réserves, le musée obtiendra ainsi une vue d’ensemble actuelle de sa collection.

L’exercice est délicat et demande une attention particulière… Mais cette mise à niveau était nécessaire, assure Gabrielle Bouchard, directrice générale de l’établissement.

Pourquoi? Parce que les réserves débordent et que le musée devra entamer, à moyen terme, un processus d’aliénation. C’est-à-dire une procédure officielle et rigoureuse durant laquelle un musée retire un ou des objets de ses collections.

L’objectif? Faire de l’espace pour accueillir de nouvelles œuvres.

Qu’est-ce qu’on conserve?

L’inventaire n’est pas encore complètement terminé, mais déjà, Gabrielle Bouchard observe les artistes, les tendances, les époques ou les types d’objets qui sont bien (trop? Ou pas assez?) représentés dans la collection.

«On a des collections d’antiquités: des prie-Dieu, des croix, des lampes à l’huile, des chaises, etc.», énumère-t-elle, à titre d’exemple.

Après ce constat, la question vient d’emblée: est-ce vraiment la mission d’un musée d’art contemporain de conserver ces objets? Pourraient-ils être davantage mis en lumière auprès d’une autre institution?

«Ça demeure du patrimoine! On ne peut pas faire comme si [ces meubles] n’étaient pas importants. Il y a un passé d’inscrit dans ces objets-là. […] Mais on ne peut pas tout conserver», nuance celle qui possède notamment un baccalauréat en histoire de l’art et une maîtrise en management des entreprises culturelles.

Gabrielle Bouchard dirige le MAC de Baie-St-Paul depuis 2023.

Le même genre de questions s’applique à des créations qui ont été acquises dans les premières années du Symposium de Baie-Saint-Paul, par exemple.

«Le Symposium a commencé en 1982 et, systématiquement, toutes les œuvres qui y étaient créées faisaient partie de la collection», rappelle Gabrielle Bouchard.

Doit-on conserver la toile d’un artiste international qui n’a eu qu’une brève carrière en peinture? Peut-être que non… Et si l’œuvre incarnait parfaitement une tendance X ou une époque Y? Alors là, oui!

«[Nos collections], c’est aussi l’histoire d’une communauté. On ne peut pas faire comme si le Symposium n’avait pas été important à Baie-Saint-Paul. On ne peut donc pas seulement conserver ce qui est contemporain», ajoute-t-elle au sujet de ce ménage «éthiquement hyper intéressant».

Richard Ferland et Caroline Simard doivent manipuler avec soin des œuvres parfois immenses et très lourdes.

C’est un «comité d’aliénation» qui aura à trancher ces questions ultra complexes, au cas par cas. Avec en main un dossier complet, le groupe composé d’experts et formé par la directrice générale du MAC se chargera de peser le pour et le contre entre la valeur historique de la création, son état physique et l’envergure de la carrière de l’artiste.

Dans le cas où une œuvre serait finalement retirée de la collection du musée, ce dernier devrait alors contacter directement l’artiste ou sa succession afin de leur remettre l’œuvre en question.

Un exercice délicat, mais nécessaire

Gabrielle Bouchard tient à le préciser: l’exercice auquel prend part actuellement son organisation soulève bon nombre de questions… Des questions devant lesquelles il faut prendre le temps de réfléchir afin de trouver les bonnes réponses.

Plusieurs trésors dorment dans les réserves du MAC : des œuvres des Sœurs Bolduc à celles de Riopelle, Françoise Sullivan, René Derouin, etc.

Si la démarche est sensible, elle n’en demeure pas moins importante: conserver une œuvre vient avec des coûts bien réels lorsqu’il est question de la garder dans un local où la température et l’humidité sont contrôlées.

Dénicher une aide financière pour qu’un musée agrandisse ses réserves, «ce n’est pas sexy», convient Gabrielle Bouchard. Et pourtant, l’ampleur d’une collection et la gestion de celle-ci dépendent de ces espaces clés.

Selon la directrice générale du MAC de Baie-St-Paul, la plupart des musées font d’ailleurs face à cette problématique.

«[Au MAC], on n’est pas capable d’accueillir de nouvelles œuvres ou, en tout cas, le moins possible… Mais ça fait toute une génération d’artistes peut-être qui ne seront pas collectionnés par des institutions. […] Si nous avons tous un moratoire sur nos collections, ce n’est pas bon pour les artistes contemporains», craint-elle.

Alors, serait-il plutôt possible de mutualiser certaines ressources? De créer des réserves communes partagées par plusieurs musées ayant des missions similaires, avance entre autres Gabrielle Bouchard, bien décidée à imaginer des solutions.

Le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul propose actuellement les expositions Seuil de Jannick Deslauriers, Dessiner le monde depuis ma fenêtre sur le travail de Maude Arsenault, JJ Levine et Caroline Monnet ainsi que Faire eau, en collaboration avec la Biennale de Québec.

Pour plus de détails : macbsp.com