Si elle n’a finalement terminé qu’à la quatrième place, la Squaddra Azzurra n’en a pas moins réalisé un tournoi historique, en battant l’Angleterre pour la première fois de son histoire. De quoi changer le regard porté par le grand public sur le rugby transalpin même si, comme gonzalo Quesada le confie, son quotidien et celui de la Fédération reste semés de défis à relever pour se rapprocher des meilleurs.

De jolis lauriers vous avaient été publiquement tressés avant ce Tournoi par Rassie Erasmus ou Fabien Galthié. Paradoxalement, cela n’avait-il pas généré un surplus de pression quant à vos résultats sur ce Tournoi ?

Cette perception extérieure était liée aux performances de l’équipe l’an dernier. Quand on sait à quel niveau de détail les entraîneurs s’analysent les uns les autres, on n’a pris ce qui a été dit sur nous comme de la pression mais comme un boost de confiance. Savoir que des grands spécialistes du rugby mondial avaient un avis très positif sur l’Italie, c’était bon à prendre. On aime beaucoup l’opportunité de faire partie de ce groupe et de l’image qu’on renvoie et on cherche à optimiser nos moyens pour s’approcher de nos concurrents.

Y avait-il des signaux internes vous laissant entendre que cette année pouvait être particulière ?

On avait fait un bon Tournoi l’an dernier, ni excellent, ni mauvais. On avait anticipé les choses cet été, en faisant ce que fait la France d’habitude, à savoir laisser d’une dizaine de joueurs au repos pour notre tournée en Afrique du Sud. Cela nous a permis de donner du temps de jeu à des joueurs moins utilisés. Pour les tests de novembre et les 6 Nations, on a trouvé ceux qui s’étaient reposés avec une belle fraîcheur, tandis que les autres avaient eu un peu plus d’expérience. Nous avions des bonnes bases et une certaine consistance par rapport à une très belle tournée de novembre. La confiance était là car on est sur une claire courbe de croissance depuis deux ans mais sans plus de certitudes par rapport à l’énorme niveau des adversaires.

D’autant que ce Tournoi vous amenait à vous déplacer trois fois : à Dublin et à Paris notamment…

On savait ce qui se présentait à nous. Deux énormes déplacements, puis la réception de l’Angleterre qui sortait d’une énorme année 2025… Autrement dit, si on ne battait pas l’Écosse d’entrée, on pouvait très bien se déplacer au pays de Galles lors de la dernière journée pour éviter la cuillère de bois… Heureusement, ce qui a été notre grand point positif sur ce Tournoi, c’est qu’on s’est montrés très consistants. Sur les dix mi-temps des cinq matchs, nous avons raté que la première au pays de Galles mais il y a neuf périodes durant lesquelles on a pu jouer du bon rugby et rivaliser contre tous.

S’il y a quelque chose qui me fait encore mal au ventre au sujet de ce Tournoi, c’est certainement l’incompétence de l’arbitre vidéo en Irlande

Justement, en entame, vous avez affronté l’Écosse sous un déluge. Y avez-vous vu un signe ?

On avait beaucoup parlé de la météo cette semaine-là. On a eu la chance de passer la semaine précédente à Vérone, où il a beaucoup plu aussi et cela nous a aidé dans la préparation. Même s’il y a là-bas un petit espace intérieur, on a décidé de s’entraîner normalement, pour nous préparer à ce qui pouvait arriver à Rome. Mais le début du match a été sous le soleil, ce qui nous a permis de marquer deux essais à partir des lancements de jeu et de prendre le score avant la tempête.

Qu’aviez-vous anticipé, exactement ?

Pour résumer, on a un projet de jeu qui se veut très clair, avec trois schémas différents : celui que l’on utilise le plus est un système où on attaque plutôt sur toute la largeur, en multipliant les menaces pour essayer de faire bouger les défenses, afin d’ouvrir, dans un deuxième temps, des intervalles au milieu du terrain. Nous avons aussi un système à partir de notre jeu au pied pour exercer une pression dans le dos de la défense, où l’on sait exactement qui va au duel, qui « traverse », qui attend le rebond, qui couvre le fond du terrain… Et enfin, un troisième système, qu’on utilise un peu moins, qui vise un jeu plus axial, plus profond autour des rucks. Ces trois systèmes, on les alterne en fonction des conditions de jeu, des profils des adversaires… Or, avant l’Écosse, nous avons beaucoup bossé sur les échanges de jeux au pied, les réceptions, parce qu’on savait que leur fonds de commerce était plutôt un jeu d’attaque à la main sur la largeur du terrain. Et sous la pluie, cela a plutôt bien fonctionné…

En suivant, vos deux déplacements en Irlande et en France ont été marqués par de grosses performances mais aussi par des erreurs d’arbitrage à votre encontre, qui vous ont quelque peu crispé…

S’il y a quelque chose qui me fait encore mal au ventre au sujet de ce Tournoi, c’est certainement l’incompétence de l’arbitre vidéo en Irlande. Je pense que nous y avons joué notre meilleur match, si on prend en compte son contexte, et tout ce qu’il y avait en jeu. Louis Lynagh marque un essai qui est validé dans un premier temps par l’arbitre de touche Luc Ramos, l’arbitre central confirme qu’il n’y a pas d’en-avant sur la passe de Menoncello à leurs yeux, donc que l’essai est valable. Et là, l’arbitre vidéo s’en mêle et en écoutant son explication, on comprend qu’il ne connaît même pas la règle. Cela dit,je dois aussi dire que j’ai trouvé l’arbitrage bon sur l’ensemble du Tournoi, il y a eu beaucoup de cohérence et de consistance à mes yeux.

N’en voulez-vous pas aussi à l’arbitre central ou à son assistant de ne pas avoir contredit l’arbitre vidéo ? Eux aussi voyaient les images sur le grand écran…

J’avoue que j’aurais bien aimé que l’arbitre dise : « Non, ce que tu m’expliques, c’est ridicule, il n’y a pas d’en-avant. » Mais bon… On retient que nous avons fait un grand match en Irlande et sans cet essai annulé, ou même avec un bon rebond sur la combinaison avec le petit par-dessus dans leurs 22 mètres à la fin du match, on pouvait rêver au moins d’un match nul mérité.

L'Italie a écrit une des plus belles pages de son histoire en battant pour la première fois l'Angleterre.

L’Italie a écrit une des plus belles pages de son histoire en battant pour la première fois l’Angleterre.
Ipp / Icon Sport – R4924_italyphotopress

La preuve étant que face à l’Angleterre, l’arbitre n’a pas hésité à sortir deux cartons contre vos adversaires. Ce qui ne serait peut-être pas arrivé voilà quelques années, ainsi que l’ont subi d’autres générations…

Ce qui est certain, c’est qu’on commence à avoir une image positive à tous les niveaux, dont la discipline. Pour être très clair, je considère aujourd’hui que les arbitres ont un vrai respect pour l’Italie. On communique très bien avec eux et nous avons trouvé très constructive toute l’organisation autour de la préparation des matchs autour de la discipline. C’est important car on sait qu’on doit optimiser nos moyens pour éviter au maximum que les équipes viennent dans nos 22 mètres, ce que nous avons beaucoup bossé…

Probablement parce que la qualité de votre jeu y incite, à l’image de ces deux essais qui ont permis à l’Italie de battre l’Angleterre pour la première fois… Que ressent-on, en tant que coach, quand on voit son plan aussi bien mis à exécution ?

Nous sommes OK pour avoir un peu moins de possession que l’adversaire, parce que nous sommes devenus plutôt efficaces dans l’exploitation des turnovers et plutôt forts dans le jeu au sol. Mais on bosse toujours beaucoup nos lancements et notre organisation en contre-attaque. Quand tu es entraîneur et que ton équipe marque sur une séquence à trois temps de jeu à partir d’une touche, où tu parviens à créer des espaces et un franchissement décisif, bien sûr ça fait plaisir… Quand on parvient à transférer sur le terrain le boulot de la semaine, comme sur l’essai de Menoncello ou celui de Marin, quand Paolo Garbisi fait cette passe au pied vers Monty Ioane dans un espace identifié a la vidéo, forcément, ce sont des moments que l’on savoure le plus avec le staff et, surtout, les joueurs.

En revanche, votre fin de Tournoi au pays de Galles a laissé tout le monde sur sa faim…

Je pense qu’il y a eu, de notre part, une énorme débauche d’énergie mentale et physique contre l’Angleterre. On savait que nous pouvions vivre quelque chose de spécial. La semaine d’entraînement avant ce match fut vraiment belle. Ce qui s’est passé avant le pays de Galles, ce n’est pas un relâchement mental, contrairement à ce qu’on peut imaginer. Au contraire, nous n’avons pas réussi à vraiment couper, ni nous régénérer. On a allégé la semaine mais il aurait fallu le faire encore davantage et trouver un peu de temps sans rugby. Nous avions un jour en moins qu’eux et un déplacement en avion le jeudi. Notre début du match a été dur, même si l’envie d’aller chercher une troisième victoire historique était là. Il faut aussi donner beaucoup de crédit aux Gallois, qui avaient fait une énorme partie contre l’Écosse et l’Irlande et ont réussi à remettre une grosse intensité aussi contre nous.

Le format du Tournoi avait changé, avec un enchaînement de trois matchs d’entrée. Qu’en avez-vous pensé ?

On a tous senti que le troisième match était très dur. C’est bizarre parce que c’est ce qu’on fait chaque novembre depuis un siècle… Mais la raison, c’est peut-être qu’on est un peu plus avancé dans la saison ou qu’en novembre il y a un match au milieu souvent contre une équipe du Tiers-2, je ne sais pas… En tout cas, il est évident que ce troisième match, nous l’avons tous un peu subi.

Avez-vous le sentiment d’avoir participé au plus grand 6 Nations de tous les temps ?

Je ne sais pas, peut-être qu’on n’a pas assez de recul. Je suis encore resté sur cette première mi-temps ratée au pays de Galles, après avoir raté deux occasions franches à 0-0… Mais nous sommes tout de même conscients de ce qu’on a réalisé. C’est sûr qu’un Tournoi comme ça, qui s’est fini en apothéose avec le France – Angleterre, c’était génial pour le rugby. Il y a eu un enjeu pour tout le monde jusqu’au bout : les Irlandais espéraient une victoire anglaise, les Italiens supportaient la France pour finir quatrième… Ça aurait été le Tournoi idéal pour Netflix cette année (sourire).

Gonzalo Quesada, le sélectionneur de l'Italie, fait le bilan du Tournoi 2026.

Gonzalo Quesada, le sélectionneur de l’Italie, fait le bilan du Tournoi 2026.
Icon Sport – Baptiste Fernandez

On promettait aux Bleus le grand chelem après leur victoire contre vous. Avez-vous été surpris de voir leur défense aussi fragile sur la fin ?

Pas tout à fait car cela aurait été très difficile pour eux de tenir l’énorme niveau de performance qu’ils avaient atteint sur les deux premiers matchs. Maintenir ce niveau sur six semaines, face à des adversaires redoutables, c’était difficile… Il faut aussi dire que les Bleus sont tombés contre une grande Écosse, puis une belle Angleterre au Stade de France. Mais ils ont réussi à faire le nécessaire pour gagner un Tournoi où le niveau de toutes les équipes était assez élevé. Franchement, je suis très admiratif de ce qu’ils ont fait. Surtout que je me rappelle avoir lu qu’après les tests de novembre, il y avait eu une grosse remise en question en interne.

Qu’est-ce qui a fait la supériorité des Bleus, sur l’ensemble de ce Tournoi ?

Les Bleus ont des individualités incroyables, c’est une évidence. Si tu listes poste par poste les meilleurs joueurs au monde, beaucoup viennent de la France. Mais il y a eu aussi, pour moi, un très bon boulot de la part de leur staff pour optimiser tout ça. Sans compter qu’ils ont un peu plus de pression que les autres à gérer parce qu’il y a toujours beaucoup d’attente autour de leurs résultats.

Pour conclure, on a l’impression que l’Italie a enfin trouvé son rythme de croisière, entre ses deux provinces et un noyau de joueurs évoluant à l’étranger. Se trompe-t-on ?

Depuis l’extérieur, vous avez une certaine image du rugby italien et c’est bien car c’est vrai qu’il y a pas mal de signes positifs et je pense que la Fédération (FIR) travaille très bien pour développer le rugby a tous les niveaux. Mais en interne, il y a beaucoup de défis. Pour exemple, cette saison, les clubs de Noceto (D2) et Colorno (D1) se sont retirés en cours de leur championnat et en fin de saison, la structure du club de Verone fermera ses portes, où nous avions pris l’habitude d’aller pour la qualité de ses installations. C’est pourquoi ce qui s’est passé lors du Tournoi a été un grand moment de bonheur pour tout le rugby italien. Par ailleurs, je tiens à dire que je bénéficie de tout ce qui est réalisé au niveau de nos deux franchises, le Benetton Trévise et les Zebre de Parme. Nous avons une excellente relation et les deux clubs bossent très bien, on ressent une synergie avec l’équipe nationale pour s’entraider et optimiser nos moyens. De son côté, la Fédération fait au maximum pour améliorer la situation financière et continuer à développer le rugby de base et celui de haut niveau. Je suis convaincu que dans les deux années à venir, d’ici la Coupe du monde, on trouvera encore plus de stabilité pour améliorer nos conditions de préparation et continuer à grandir sereinement.