Tout a été dit, et tout a été écrit sur le triomphe de Tadej Pogacar à Milan-Sanremo. Tout a été vite ensuite dans le monde de la petite reine, puisque des garçons comme son dauphin, Tom Pidcock, ont enchaîné avec le Tour de Catalogne, immédiatement ou presque, 48h plus tard précisément. Le temps d’ailleurs pour le Britannique de digérer sa grosse déception et de passer à autre chose en express. 

La presse a raconté en long, en large et en travers ce nouvel exploit XXL du peut-être plus grand coureur de tous les temps – l’argument prend encore davantage de sens et d’épaisseur après cette victoire sur la Via Roma -. Le succès de Lotte Kopecky, deux heures plus tôt, est quasi immédiatement passé au second plan, voire pratiquement sous silence pour certains. Mais il faudrait être hypocrite ou malhonnête pour ne pas admettre et constater que l’épreuve masculine a, de par son scénario et son résultat historique, bien plus soulevé les foules que sa voisine féminine, l’événement majeur de la première épreuve du samedi restant cette horrible chute qui aura glacé le sang avant que les nouvelles ne se veuillent rassurantes. 

BRANDON MCNULTY EN ANGE GARDIEN D’UN IMPROBABLE EXPLOIT

Le nombre de journalistes présents à la conférence de presse d’après-course de Tadej Pogacar – une petite cinquantaine -, cumulé à d’autres personnes accréditées venues voir de près le phénomène – ne mentait pas et témoignait de ce qui venait de se jouer sous nos yeux, alors qu’ils n’étaient précisément que sept à venir interroger la championne belge de la formation SD Worx-Protime deux heures plus tôt. 

Sur la ligne d’arrivée, dans la zone des bus comme en salle de presse, le triomphe du leader d’UAE Team Emirates-XRG – qui a pu savourer ce succès dans les bras de sa compagne Urska Zigart mais aussi avec son pote Carlos Sainz Jr, pilote de F1 – a, dans la majorité des cas (pas tous) davantage épaté voire ravi qu’il n’aurait pu lasser ou dégoûter. Parce que beaucoup ont eu, malgré tout (vous mettrez ce que vous souhaitez derrière ce « tout ») le sentiment de vivre un moment d’histoire. Sans nécessairement tout comprendre, sans être véritablement en mesure de rationaliser cette (nouvelle, énième) performance improbable d’un coureur qui est violemment parti à la faute avant la Cipressa puis qui, cuissard arraché, flanc gauche abimé, est remonté comme une bombe sur l’avant, avec l’appui précieux de son lieutenant et ange gardien du jour, l’Américain Brandon McNulty. “Je n’ai même pas eu à dépenser tant d’énergie que ça pour rentrer”, promettait le futur lauréat après coup. Il a ensuite torpillé la concurrence dans ces mêmes pentes de la Cipressa, sans avoir pris une seconde pour souffler après être rentré sur le peloton de tête. Puis d’asphyxier Mathieu Van der Poel dans le Poggio, et enfin de frustrer au sprint le pourtant très rapide et tonique Tom Pidcock. “C’est la plus grande victoire de sa carrière”, considèrent alors nombre de spécialistes, suiveurs et acteurs du monde cycliste. 

DU DERRIÈRE SCOOTER AVEC NICCOLO BONIFAZIO  

Ce triomphe sur « la Primavera », le double Champion du Monde en titre en rêvait probablement la nuit et il n’était pas loin d’en faire une obsession. Non, le Slovène ne bluffait pas quand il assurait à qui voulait bien l’entendre qu’il accordait davantage d’importance à un premier succès à Sanremo et à Roubaix – on y reviendra – qu’à une cinquième victoire sur le Tour de France, où il égalerait les plus grands (Lance Armstrong a bien sûr remporté sept fois la Grande Boucle entre 1999 et 2005 mais a depuis été rayé des tablettes, le  record officiel étant donc bloqué à cinq unités).

“Cette fois, je suis tranquille, je n’aurai plus besoin de revenir ici”, a rigolé Tadej Pogacar lors d’une conférence de presse à laquelle avait assisté DirectVelo. Le « GOAT » comme il est surnommé surtout par la nouvelle génération de fans, est venu un nombre incalculable de fois sur les routes du final de Milan-Sanremo, notamment avec l’aide et les conseils d’un certain Niccolo Bonifazio, le Ligurien qui a anciennement porté le maillot du Team TotalEnergies, pris sa retraite fin 2024 et qui a proposé des séances de dernière scooter à « Pogi », lequel a eu le temps de décortiquer au millimètre chacune des portions de la Cipressa ou du Poggio, jusqu’à connaître au millimètre la spécificité des montées et les pièges des descentes. De quoi mieux comprendre comment le Slovène est apparu aussi bon et à l’aise dans la descente du Poggio – si ce n’est meilleur – qu’un Tom Pidcock qui excelle pourtant dans l’exercice.

ROUBAIX, L’AUTRE OBSESSION POUR COMPLÉTER LA COLLECTION

“Sans faire offense aux Italiens, c’était quand même à chaque fois quelque chose de venir ici, au milieu de ce trafic dense et dangereux. D’autant que les routes ne sont pas parfaites partout loin de là”, ironisait et plaisantait encore Tadej Pogacar au moment d’évoquer ses différents aller-retours depuis Monaco. “Je voulais tellement cette victoire que quoi qu’il arrive maintenant ces prochains semaines, ça ira dans tous les cas”, assurait le quadruple vainqueur du Tour, à chaud.

Pour autant, sa (nouvelle) obsession pour Paris-Roubaix, qu’il n’était déjà pas loin de conquérir également l’an dernier, est clairement équivalente à celle pour « MSR » et Tadej Pogacar écrirait l’une des plus grandes pages de l’histoire du sport s’il était capable de compléter cette invraisemblable collection le 12 avril prochain. “Il y aura d’abord le Tour des Flandres avant mais oui, on a beaucoup bossé pour Roubaix également. J’irai sur ces deux courses là pour essayer de les gagner”. L’histoire pourrait encore s’écrire très prochainement. Mais y’a-t-il simplement une limite à cette folie ?