Publié le
28 mars 2026 à 17h34
Plusieurs générations le savent bien : à Bordeaux, si on a besoin d’un instrument de musique, d’une partition ou d’un conseil, il faut aller rue Bouffard. Il faut dire que depuis l’ouverture de Prima Musica en 1986, Michel Brochard y accueille avec passion et patience ses clients. Au fil des ans, il s’y est développé jusqu’à tenir cinq magasins simultanément. La « rue des magasins de musique », telle qu’elle est facilement surnommée, ne sera bientôt plus. Le passionné va baisser le rideau des trois boutiques encore en activité à la fin du mois de juin 2026. Au bout de 40 ans, il est temps de ranger les instruments.
« J’avais 26 ans quand j’ai ouvert ici, j’en ai 66 aujourd’hui », lance le commerçant avec un air entendu ce mercredi 25 mars 2026. Il est prêt à raccrocher les guitares. « Cette fermeture, c’est comme un divorce. Votre vie défile. 40 ans, ça semble long mais on est pris dans la vie. » Mais l’âge n’est pas le seul facteur : « économiquement, ce n’est plus tenable », avoue le sexagénaire.
Jusqu’à la fin avril les magasins sont en déstockage, puis ils seront en liquidation du 1er mai au 30 juin. Mais Michel Brochard sait qu’il restera du stock non vendu, alors il s’attelle à remettre en état une boutique pour tenir une dernière enseigne. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Ce local, au numéro 26, c’est là où la « rue des magasins de musique » a commencé.
D’un à huit magasins
Quand il s’installe en 1986, c’est plutôt la rue des antiquaires. C’est alors son deuxième commerce musical, alors que rien ne l’y destinait. « Je suis né dans une famille d’ouvriers, la culture n’était pas accessible », retrace Michel Brochard. C’est par une chorale et le chant qu’il découvre et se passionne pour la musique.
À 18 ans, il est chef de chœur et cherche des partitions dans un « magasin sombre de Bordeaux » où il se sent jugé. « Il fallait venir de la part d’un professeur, connaître le compositeur et le morceau, c’était très codifié » explique le sexagénaire. Mais c’est l’époque des disquaires où les jeunes fouillent dans les bacs et le jeune homme qui étudie le commerce décide d’ouvrir « la même chose pour des partitions » cours d’Albret en 1981.
J’ai découvert tout l’univers de la musique grâce aux clients, j’absorbais tout comme une éponge.
Michel Brochard
Cinq ans plus tard, un client lui propose de reprendre un magasin d’instruments fermé depuis 1970 au 26 rue Bouffard. Prima Musica ouvre en 1986, où il vend des partitions, guitares et instruments à vent.
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« Dans les années 90, les établissements Beuscher se sont installés sur un étage de 500 m² du Virgin Mégastore. Avec mes 50 m², j’ai commencé à faire mes valises. » Contre toute attente, la boutique tient le coup et petit à petit il se développe. « Les gens aiment bien les petites boutiques spécialisées. Les instruments sont bien ensembles comme un orchestre, mais ils tous ont un état d’esprit différent. » Les instruments à vent dans Bouffard Musique, la librairie musicale à Musicalire, les percussions à Prima Drums et les guitares à Prima Cordes.
Dans les années 90, Michel Brochard ouvre une boutique sur les quais à côté du conservatoire de Bordeaux. Puis en 2009, il ouvre le grand magasin de 600 m² au hangar 19 (qu’il nomme à nouveau Prima Musica). Enfin, un magasin de piano cours d’Albret. « C’était le seul instrument qui me manquait ».
Au plus fort, Michel Brochard a eu huit boutiques de musique dans Bordeaux, permettant de « rendre la culture accessible à tous ». Mais les boutiques ont fermé au fur et à mesure, sauf trois dans la rue Bouffard. Dernière en date, la boutique des instruments à vent et l’atelier attenant des numéros 14 et 16 au bout de 15 ans. « Mon ouvrier était parti, j’ai mis deux ans à pouvoir quitter les lieux à cause du bail. »
« Il faut une part de rêve »
Après la fin juin, il ne restera qu’une boutique – et pour un court temps. « Depuis qu’on a annoncé la fermeture, des personnes passent juste dire bonjour, souligne Michel Brochard. J’ai eu 50 000 clients en vingt ans, depuis qu’on est passés sur un système internet. Je ne compte plus les saxos, les clarinettes, les guitares vendues. Des générations de jeunes qui sont aujourd’hui devenus parents. »
Ces quarante années dans la rue Bouffard, c’est « une très très belle histoire » souligne Michel Brochard. Mais une pointe d’amertume marque sa fin. « Il n’y a plus de magasins d’instruments dans les villes, les clients qui viennent d’ailleurs me le disent. » Pour le commerçant, les magasins de musique subissent « le sort des épiceries des années 80, qui fermaient les unes après les autres, confrontées aux ouvertures des supermarchés. »
Michel Brochard pointe la déconsidération du métier, aussi. Le « manque de solidarité » entre commerçants, la baisse du pouvoir d’achat, la piétonnisation et les difficultés pour se garer… « La fréquentation a baissé de 20 %. On voit du monde en fin de semaine et pas s’il pleut. Il faudrait ouvrir le dimanche, mais c’est impossible. » La rue Bouffard souffre aussi de l’arrêt de l’activité à ses deux extrémités : d’un côté les travaux du Musée des Arts Décoratifs et du Design depuis 2023, et surtout la fermeture du Virgin Megastore dix ans plus tôt.
Le plus beau moment professionnel de Michel Brochard
« Le jour où on a organisé la fête de la musique. J’étais président de l’association des commerçants de la rue, il y avait du baroque sur des instruments anciens dans la cour du Madd, du rock au milieu de la rue et du jazz en haut vers Gambetta. La rue était pleine, c’était incroyable. »
La reprise des pratiques musicales au moment du Covid a permis une respiration. Mais la vente sur internet s’est développée à toute vitesse. « Les sites comme Amazon ont profité de cette période. Ils peuvent vendre 140 ou 160 euros une guitare qui devrait être vendue 200 euros avec la TVA. On ne peut pas s’aligner. La part qui reste d’une vente n’a fait que diminuer. Aujourd’hui les commerçants ont du mal à se dégager un salaire. »
« Ces sites gagnent leur vie grâce au volume, ils peuvent faire la livraison gratuite et une toute petite marge. Mais quand vous vendez par internet, vous vendez du carton. C’est déshumanisant », soupire le commerçant.
« On a une mission dans la ville, une raison de lien, mais les gens ne recherchent qu’un prix aujourd’hui, déplore Michel Brochard. Ce qui est intéressant dans ce métier, c’est de recevoir, que les clients puissent essayer les guitares et les saxos. Il faut une part de rêve, on ne l’a plus. »
La première mission du commerçant, la démocratisation de la musique, ne lui semble pas partagée par les instances. « En France, on a favorisé l’élitisme et pas la musique d’ensemble. La musique est encore réservée à une certaine classe sociale alors qu’elle devrait être ouverte. Et la situation politique qui n’évolue pas, il n’y a pas d’enthousiasme pour mettre la culture en avant. »
En fait, il ne voit pas d’issue et a décidé de fermer. « Il n’y a pas de visibilité pour le commerce indépendant de demain. » Revendre les fonds de commerce ? Michel Brochard ne l’imagine même pas. « Il n’y a plus personne pour acheter, même pour reprendre les baux. Je vais essayer jusqu’à la fermeture… », lance-t-il sans y croire, mentionnant la baisse de la fréquentation et les prix des loyers trop élevés. « Aujourd’hui, quand un commerçant part, il part tout nu. C’est profondément injuste. »
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