Plus grand rongeur d’Europe, les castors avaient disparu d’Alsace au XIXᵉ siècle. Réintroduit dans les années 1970, ce cousin du ragondin se réinstalle au bord de nos rivières. Depuis Strasbourg, nous sommes parti(e)s au bord de l’Ill à sa rencontre, dans le secteur de Sélestat.
« On ne verra pas de castor parce qu’à cette heure-ci, ils pioncent. » Un vent de déception souffle sur le petit groupe rassemblé au bord de l’Ill, quand Félix Antoine, chargé d’études au Groupe d’étude et de protection des mammifères d’Alsace (GEPMA), annonce la triste réalité.
Nous aurions pu nous en douter avant de nous inscrire à cette balade proposée par l’association de protection de la nature. Le castor est un animal nocturne qui, contrairement aux ragondins strasbourgeois, ne se prend pas pour une star des réseaux sociaux. « Mais c’est un secteur où le castor est très actif, nous rassure le naturaliste, on trouve facilement ses traces. »
Félix Antoine, chargé d’étude au GEPMA. © Mathilde Cybulski / Pokaa
Plus grand rongeur d’Europe, le castor est un sacré gaillard, il pèse entre 15 et 35 kg et mesure jusqu’à 1,35 mètre de la tête à la queue. « C’est la taille d’un border collie », explique Félix Antoine. Cousin du ragondin, il s’en distingue par la couleur rouge de ses dents, ses petits yeux et par sa queue plate qui fait fonction de propulseur et de gouvernail.
Notre guide ajoute : « Pour communiquer et effrayer les prédateurs, il frappe sa queue sur l’eau. » Un léger sourire s’esquisse sur les visages du petit groupe.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
« Hors de l’eau, il n’est pas très à l’aise »
« Qu’est-ce que vous savez du castor ? », une voix s’élève dans l’assemblée : « Il fait des barrages. » Felix Antoine sourit à son tour, « pas toujours ». Mammifère aquatique, le castor vit dans l’eau, mais se creuse un terrier au sec dans la berge. Pour se protéger des prédateurs, l’entrée de ce terrier doit toujours être sous l’eau, « il fait des barrages pour remonter le niveau de l’eau quand il est trop bas ».
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Le castor est un bon nageur, il peut même tenir un quart d’heure en apnée. « Hors de l’eau, il n’est pas très à l’aise par contre, il a un peu le ventre qui traîne par terre », explique Félix Antoine. Le rongeur doit, en effet, sortir de l’eau pour se nourrir d’herbes, d’écorces et de feuilles. « S’il coupe les arbres, c’est avant tout pour en manger les feuilles. »
Le naturaliste poursuit : « Il y a des castors qui font un peu n’importe quoi et, parfois, on retrouve plusieurs arbres à demi-coupés sur leur territoire sans comprendre pourquoi. » Il arrive aussi qu’ils se tuent en se retrouvant écrasés par l’arbre qu’ils venaient de couper.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Une espèce disparue d’Alsace
Ce ne sont pas les risques inhérents au bûcheronnage qui menacent les castors, ni ses prédateurs – loups et lynx, qui sont plutôt rares en plaine. Le vrai danger vient des humains. Au Moyen Âge, les castors étaient considérés comme des poissons, vu qu’ils vivent dans l’eau. Ils étaient donc chassés pour être mangés pendant le carême, merci petit Jésus. C’est l’arrivée de l’ère industrielle qui va les faire disparaitre de la plaine d’Alsace.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les castors sont chassés massivement, tout comme les baleines, pour alimenter l’industrie du parfum. Le castoréum, une substance sécrétée par leurs glandes anales, est particulièrement prisée des parfumeurs/ses. « Il parait que ça sent la vanille, moi, je ne trouve pas », dit Félix Antoine avant de faire circuler une petite boite contenant ladite substance. « Caoutchouc chaud », « pneu », « peinture à la gouache ». Si l’odeur n’est pas désagréable, il semble qu’il faille toute la poésie olfactive d’un « nez » de parfumerie pour y sentir de la vanille.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
En Alsace, dès le début du XIXᵉ siècle, l’animal a complètement disparu. Il faut attendre les années 1970 pour qu’il soit réintroduit dans le Haut-Rhin puis colonise peu à peu tous les cours d’eau de la région. « Les castors d’Alsace ont l’accent de Lyon », s’amuse Félix Antoine. Une étude publiée en 2022 estime que plus de 800 castors vivent actuellement au pays des cigognes.
Si le castor est strictement protégé, il n’en reste pas moins menacé par les activités humaines. « Je ne sais pas s’il y a toujours un castor là où je vous emmène, il y a quelques jours, nous en avons trouvé un écrasé par une voiture sur la route juste à côté. »
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Baguettes et crayons
Le petit groupe se met à longer l’Ill, au bout de quelques mètres, les premières traces du castor apparaissent. Des branches dont l’écorce a été finement retirée gisent sur la berge. « Ce sont des baguettes », explique notre guide en montrant les traces de dents sur le bois.
Plus loin, une autre branche coupée, dont la pointe rappelle la forme d’un crayon. Aucun doute possible, il s’agit là de l’œuvre d’un castor. On se prend alors au jeu et tout le monde se met en quête des traces laissées par l’animal.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Dans la boue, quelqu’un repère des traces de pattes. Un rongeur, assurément, mais impossible de savoir s’il s’agit d’un ragondin ou d’un castor, les deux animaux pouvant tout à fait cohabiter sur un même territoire. « C’est selon la bonne volonté de chacun », explique Félix Antoine. Les castors sont des animaux territoriaux, s’ils peuvent tolérer la présence d’un cousin sur leur portion de rivière, il n’en va pas de même pour leurs congénères.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
« Il arrive que pendant une bagarre, un castor se casse les dents, détaille le naturaliste. Pour celui-là, c’est une mort quasi certaine. Ses dents ne pousseront plus à la même vitesse et finiront par lui transpercer le crâne. » On frémit à l’évocation de ce funeste destin.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Comme des chatons dans l’eau
« Regardez ces traces, ce sont des jeunes. » De minuscules traces de pattes remontent sur la berge. Petit instant émotion quand on imagine un castor miniature tracer sa route entre les branchages. « C’est un mammifère aquatique, c’est certain, peut-être des petits ragondins », poursuit Félix Antoine.
© Mathilde Cybulski / Pokaa
Les castors vivent en couples monogames et peuvent avoir jusqu’à quatre petits au printemps, on les appelle castoreaux ou chatons. Les petits sont élevés par leurs parents pendant deux ans avant de quitter le terrier familial et de partir à la recherche d’une portion de rivière où s’installer à leur tour. Malheureusement, la vie à l’école des castors n’est pas facile, « il est rare qu’il y en ait plus d’un qui survive à la première année ».
© Mathilde Cybulski / Pokaa
La balade se poursuit quand une clameur monte de la berge. Notre guide, tout sourire, se retourne vers nous. « Le castor qui est ici est vivant ! »
À ses pieds, une branche taillée en forme de crayon, « ça date de cette nuit ». Nous voilà rassuré(e)s, nous n’aurons pas vu le castor, mais savons maintenant qu’il était en sécurité, quelque part sous nos pieds à dormir du sommeil du juste.
© Rufus46 – Wikimedia Commons / Photo d’illustration