« Le primitif moderne », « le pauvre vieil ange », « une intelligence embryonnaire »… Henri Rousseau n’aura pas manqué de surnoms ou de qualificatifs plus ou moins flatteurs. Mais c’est avec celui de « douanier » qu’il est resté dans l’histoire, cantonné à demeurer un peintre du dimanche, une curiosité. Quand bien même l’artiste est aujourd’hui étudié avec le plus grand sérieux par les musées, toutes les expositions françaises les plus prestigieuses – au Grand Palais en 2006, au musée d’Orsay en 2016 – ont persisté à le présenter ainsi.
« Lui-même signait pourtant ses œuvres Henri Rousseau, voire parfois de son état civil complet, Henri Julien Rousseau », souligne Juliette Degennes, l’une des commissaires de cette nouvelle rétrospective qui débarrasse enfin l’artiste de ce sobriquet hérité d’Alfred Jarry. En examinant comment s’est patiemment bâtie, sur 23 ans, sa carrière de peintre, le musée de l’Orangerie entend, si ce n’est déconstruire, du moins nuancer le mythe du naïf. « Nous avons voulu regarder Rousseau comme l’artiste réellement ambitieux qu’il était », insiste la conservatrice.
L’entreprise n’est pas si aisée tant il faut d’abord démêler le vrai du faux, le maître des jungles ayant lui-même cultivé de fausses rumeurs, comme celle d’un voyage au Mexique longtemps colportée par son hagiographe Guillaume Apollinaire – alors que Rousseau n’a jamais mis un pied hors de France.
Car nombreux sont les poètes, artistes, collectionneurs et critiques d’art à avoir écrit sur l’artiste, ce qui contribua autant à l’inscrire dans l’Histoire qu’à faire de sa vie une fable. Un personnage pittoresque inventé – ou du moins arrangé – par une avant-garde en quête de modèles « primitifs ». Certains critiques, incrédules quant à la possibilité qu’un autodidacte puisse s’imposer seul sur la scène artistique, affirmèrent même que c’était Paul Gauguin qui lui avait mis un pinceau entre les mains. D’autres attribuèrent ce rôle au symboliste Félicien Rops…
L’œuvre d’un enfant de 10 ans
L’histoire, la vraie, commence à Laval, chef-lieu de la Mayenne, où naît Henri Julien Félix Rousseau en 1844 dans une modeste famille de cinq enfants. Les études ne sont pas son fort mais il se découvre tôt un goût pour la poésie, le dessin et la musique. Ruinée, sa famille s’installe à Angers. À 17 ans, dispensé de service militaire, il est employé comme clerc de notaire. Mais, accusé d’avoir volé 10 francs et des timbres-poste, il s’engage dans l’armée. Une nuit, il écoute, captivé, le récit de ses camarades de régiment revenus de l’expédition au Mexique destinée à soutenir l’empereur Maximilien. Les jungles commencent à germer…
C’est en 1868 qu’il débarque à Paris, déterminé à devenir peintre. Mais, tombé éperdument amoureux d’une jeune femme qui lui donnera neuf enfants – seuls deux atteindront l’âge adulte –, Rousseau doit vite gagner son pain. En 1871, il devient non pas douanier comme on l’entendrait aujourd’hui mais « gabelou » (agent de l’octroi), poste qui lui convient d’autant plus qu’il lui permet d’arpenter la région parisienne et de peindre pendant son service, comme en témoigne son paysage du Bas Meudon intitulé L’Octroi.

Henri Rousseau, Le Passé et le Présent ou Pensée philosophique, 1899
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Huile sur toile • 85,2 × 46,8 cm • ©Coll. et © 2026 The Barnes Foundation, Philadelphie
Un jour, il ose montrer ses œuvres à un prestigieux voisin, l’orientaliste Grand Prix de Rome Félix Auguste Clément. Non seulement celui-ci l’encourage à persévérer mais il l’aide à obtenir sa carte de copiste au musée du Louvre. « Si j’ai conservé ma naïveté, c’est parce que M. Gérôme [le peintre Jean-Léon Gérôme] et M. Clément m’ont toujours dit de la conserver », écrira Rousseau, sûr désormais que son inexpérience peut jouer en sa faveur. Âgé de 40 ans, il se lance.
Il loue un atelier et s’inscrit à l’Argus de la Presse afin d’archiver les critiques parues à son sujet, les meilleures comme les pires. Car en 1885, il commence enfin à exposer. Non du côté de ses maîtres académiques mais de celui des Modernes, au Salon des indépendants qui est ouvert à tous. L’une des deux toiles, Danse italienne (aujourd’hui perdue) y est selon ses dires « crevée d’un coup de canif ». Toujours est-il qu’elle est remarquée par la presse – « évidemment l’œuvre d’un enfant de 10 ans » – comme par le jeune Paul Signac, qui invite dès lors Rousseau à se joindre au groupe des Indépendants avec Georges Seurat, Odilon Redon ou Henri-Edmond Cross, auquel il restera fidèle jusqu’à sa mort.

Henri Rousseau, Moi-même, portrait-paysage, 1890
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huile sur toile • 146 × 133 cm • Coll. Národní galerie, Prague
En 1890, confiant, il expose un grand autoportrait en forme de manifeste, Moi-même, portrait-paysage. Tel un géant gonflé d’ambition, la palette à la main ornée du nom de ses épouses successives, Rousseau semble s’élever au-dessus du quai du Louvre, là où l’octroi fait face au musée, tandis qu’à l’arrière-plan se dessinent la récente tour Eiffel et une montgolfière. À sa boutonnière, le peintre arbore les palmes académiques, destinées en réalité à un homonyme. Qu’importe ! Tout est dit : sa respectabilité, ses aspirations artistiques, son goût pour la modernité, ses idées républicaines. Il a, clame-t-il, inventé un nouveau genre : le portrait-paysage.
Il crée la surprise avec « Surpris ! »
Au salon de 1891, nouveau coup d’éclat. Il fait surgir en plein Paris un tigre féroce pris dans la tempête : Surpris ! « C’est l’alpha et l’omega de la peinture », s’extasie le Nabi Félix Vallotton. Le maître des jungles est né, charriant avec lui tout un imaginaire exotique puisé en vrac au jardin des Plantes, à l’Exposition universelle, dans la presse à sensation ou chez les orientalistes. Ses éclatantes forêts tropicales, tantôt effrayantes, tantôt envoûtantes, sont d’une telle puissance visuelle qu’elles vont presque éclipser le reste de la production de Rousseau.

Henri Rousseau, La Guerre, vers 1894
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Huile sur toile • 114,5 × 195 cm • © Coll. et © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt / presse
Car le peintre, en réalité, aborde tous les genres de l’histoire de l’art, même les plus audacieux. Avec La Guerre, cet ex-militaire aux idées pacifistes impressionne par sa capacité à transcender l’anecdote pour livrer une allégorie universelle de la barbarie. Malgré sa palette doucereuse, cette furieuse chevauchée macabre évoque autant les horreurs de la guerre franco-prussienne de 1870 – à laquelle Rousseau a failli participer – que celles de la Tenture de l’Apocalypse, vue autrefois à Angers.
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Le soutien et le surnom donnés par Jarry
Son compatriote de Laval, Alfred Jarry, est tant ému qu’il en commande une version gravée pour sa revue cofondée avec Remy de Gourmont, L’Ymagier. Ironie de l’histoire, c’est à cette période que le père d’Ubu roi propage le surnom de « douanier », alors même que Rousseau vient de quitter son emploi pour mieux se consacrer à la peinture. Sa pension de retraite étant dérisoire, le peintre ne ménage pas ses efforts pour vendre ses talents. Violoniste aguerri, il intègre un orchestre, écrit des pièces de théâtre, donne des cours particuliers de dessin et de solfège, mais surtout il met en place ce qui a tout d’une stratégie commerciale.
Il règle ses factures en tableau
Contrairement aux idées reçues, Rousseau vend de son vivant un nombre de toiles non négligeable. « Le peintre a un cercle d’acheteurs où se croisent des voisins, des commerçants du quartier et des artistes, explique Juliette Degennes. De plus, il cherche à s’adapter à sa clientèle en investissant par exemple les genres du paysage et de la nature morte en petit format pour des acheteurs modestes. » On lui commande des portraits de famille comme La Noce (1905) ou Pour fêter le bébé (1903). Parfois, un boulanger ou un charbonnier lui confie la décoration de sa devanture. Le « naïf » diversifie sa clientèle. Et, pour satisfaire la demande, il n’hésite pas à décliner certains motifs comme son Combat de tigre et de buffle, dont il existe deux versions (en 1908 et en 1908–1909).
Mais ses tarifs sont si bas que Rousseau accumule les dettes, notamment auprès de son marchand de couleurs. Il règle parfois ses différentes factures en tableau. En 1907, il se laisse même entraîner dans une malheureuse affaire de fraude bancaire qui lui vaudra quelques semaines à la prison de la Santé et un procès humiliant pendant lequel ses œuvres sont exhibées pour preuves de sa naïveté et de son innocence. Cependant Rousseau n’a qu’un but : parvenir à intégrer les circuits officiels.
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La coqueluche de l’avant-garde
Pour ce faire, il participe à des concours de commandes publiques comme des décors de mairie, tente des lettres au ministère des Beaux-Arts pour se faire acheter. En 1897, c’est à la Ville de Paris qu’il propose de vendre l’une de ses toiles les plus belles, les plus étranges : La Bohémienne endormie [ill. en Une]. Il réitère l’offre un an plus tard – toujours en vain – au maire de sa ville natale, un ancien camarade d’école : « Je la laisserai de 2 000 à 1 800 francs parce que je serais heureux que la ville de Laval ait un souvenir de l’un de ses enfants. » À l’époque, c’est le prix d’un Cezanne ou d’un Renoir, et dix fois le salaire mensuel d’un ouvrier. Mais Rousseau est certain de ce qu’il vaut.

Henri Rousseau, Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope, 1898–1905
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Huile sur toile • 200 × 301 cm • © Coll. et © Fondation Beyeler. Beyeler Collection. Riehen/ Bâle
À force de déchaîner les passions au salon des Indépendants, il est devenu célèbre. Vers 1907, l’avant-garde en quête d’un « Giotto moderne » fait du « bonhomme de Plaisance » (du nom de son quartier), sa coqueluche. Le Tout-Paris bohème se précipite à ses soirées musicales. « Pablo, toi et moi, nous sommes les deux plus grands artistes de notre temps, toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne », lance-t-il avec aplomb à Picasso, amateur sincère qui possédera plusieurs toiles du Lavallois, dont un Portrait de femme déniché pour 5 francs chez un brocanteur.
La bonne affaire est l’occasion, en 1908, d’un événement devenu légendaire : le banquet du Bateau-Lavoir, où fut réunie à la gloire de Rousseau toute la « bande à Picasso », dont Georges Braque, André Derain, Max Jacob, Gertrude Stein… On raconte que l’invité d’honneur y joua ses valses endiablées au violon « sans broncher malgré la cire des lampions qui lui coule sur la tête… » Hommage sincère ou farce ironique ? Certains de ses amis comme Delaunay refusèrent d’y participer.
Le triomphe était si proche…
Toujours est-il que, grâce à ce réseau, Rousseau commence enfin à intéresser le marché de l’art moderne. En 1909 et 1910, son carnet de comptes indique 3 190 francs reçus pour 24 tableaux – dont Surpris ! – de la part du galeriste Ambroise Vollard que le peintre est allé démarcher dans sa boutique dès 1895. Un cercle de collectionneurs se forme avec le critique Wilhem Uhde (son premier biographe), la baronne Hélène d’Oettingen, peintre et femme de lettres, et Robert Delaunay, lequel aurait acquis une vingtaine d’œuvres. C’est pour sa mère qu’est d’ailleurs peinte en 1907 la si hypnotique Charmeuse de serpents.

Henri Rousseau, Forêt vierge au soleil couchant, 1910
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Huile sur toile • 116 × 162,5 cm. • © Coll. Kunstmuseum, Bâle / Photo Bridgeman Images
Les commandes affluent, et certains de ses tableaux voyagent même jusqu’en Russie. Mais rien n’y fait, le peintre a toujours du mal à joindre les deux bouts. Lorsque la gangrène l’emporte brusquement à l’hôpital Necker, le 2 septembre 1910, à l’âge de 66 ans, ses amis sont obligés d’organiser une vente aux enchères pour payer les frais de son enterrement. Pourtant, quelques mois plus tôt, Rousseau avait fait taire les rires avec une toile magistrale, une énigme sublime : Le Rêve. Le triomphe était si proche…
Une incroyable reconnaissance posthume
Dès 1912, une vente est organisée chez Bernheim-Jeune de 27 toiles rachetées pour des bouchées de pain à ses voisins. Résultat, écrira Uhde, « les tableaux furent tous trouvés très beaux et brusquement tout le monde fut convaincu qu’il s’agissait d’un grand peintre. » Des œuvres cédées deux ans auparavant pour 30 ou 40 francs se vendent jusqu’à 300 000 francs. Le peintre n’ayant produit que 250 toiles – dont une centaine ont disparu –, des faux font bientôt leur apparition.
Mais nul n’est prophète en son pays, et la reconnaissance des institutions comme du marché se fera d’abord aux États-Unis où Rousseau, délesté de son surnom, est exposé dès 1910. Entre 1923 et 1929, le fortuné Dr. Alfred Barnes constitue la plus grande collection au monde d’œuvres du Lavallois (18 au total), acquises par l’intermédiaire du marchand Paul Guillaume. Ce jeune galeriste conseillé par Guillaume Apollinaire va propulser la cote de Rousseau en négociant pas moins d’une cinquantaine de pièces.
« Ce n’est pas de l’art mais du commerce ! », s’élevèrent des voix outrées dans la salle des enchères, criant à la spéculation.
Mais c’est avec La Bohémienne endormie que le « naïf » tient sa plus belle revanche. Après avoir été boudés par les institutions, la rêveuse et le fauve avaient finalement atterri chez un marchand de charbon, puis disparu pendant vingt ans avant d’intégrer la prestigieuse collection de l’avocat d’affaire John Quinn. Lorsque celle-ci est dispersée à New York, en 1926, La Bohémienne… est adjugée pour 520 000 francs ! Mieux que Cézanne et Matisse. « Ce n’est pas de l’art mais du commerce ! », s’élevèrent des voix outrées dans la salle des enchères, criant à la spéculation.
En 1939, le chef-d’œuvre rejoint les cimaises du MoMA, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique La Charmeuse de serpents, achetée par Jacques Doucet sur les conseils d’André Breton, est léguée au musée du Louvre.

Henri Rousseau, Les Flamants, 1907
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Huile sur toile • 114 × 162 cm. • © Collection particulière / Image courtesy Artvee
Plus surréaliste encore, en 2023, ses Flamants (1910) s’envolent chez Christie’s pour le montant record de 43,5 millions de dollars. « Vous en aurez un jour pour plus de 100 000 francs » avait-il prédit (pourtant bien loin du compte) à sa fille, à qui il léguait ses toiles. Dans la jungle de l’histoire de l’art, Henri Julien Rousseau a bien fini par se faire un nom.
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Henri Rousseau. L’ambition de la peinture
Du 25 mars 2026 au 20 juillet 2026
Musée de l’Orangerie • Jardin des Tuileries – Place de la Concorde • 75001 Paris
www.musee-orangerie.fr
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