Un mort, plusieurs tentatives de meurtre et agressions, des agents barbouzes de la DGSE, des membres d’une loge maçonnique… C’est une affaire criminelle tentaculaire qui sera jugée devant la cour d’assises de Paris du 30 mars au 17 juillet. 22 accusés comparaissent pour des faits de « meurtre en bande organisée », « tentative de meurtre en bande organisée », « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime » ou encore « vol avec violences ».

« Missions d’État »

Tout commence en juillet 2020. Les forces de l’ordre sont contactées car des riverains ont repéré deux individus suspects dans un véhicule stationné rue de l’Espérance, à quelques mètres du domicile de Marie-Hélène D. à Créteil. Les deux hommes, pas vraiment discrets, sont habillés tout de noir, gantés et cagoulés. Dans leur poche, ils ont chacun un couteau à cran d’arrêt siglé « armée française ». Du ruban adhésif noir retient grossièrement une fausse plaque d’immatriculation, le véhicule est manifestement volé. Les policiers les interpellent et retrouvent un pistolet 9 mm dans la voiture.

Pendant le trajet vers le commissariat, ils expliquent être militaires et faire partie du service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Le duo était à Créteil dans le cadre d’une mission « Homo » (pour homicide). Leur cible ? Marie-Hélène D. Après plusieurs jours d’auditions et d’investigations, les enquêteurs comprennent qu’ils ne sont finalement que des gardiens de la base militaire de la DGSE de Saran-Cercottes, dans le Loiret. L’autorité militaire confirme qu’il n’a jamais été question de mission, auxquelles ces deux éléments ne sont d’ailleurs pas habilités à participer. En parallèle, émerge avec insistance le nom d’un agent de protection rapprochée. Sébastien Leroy est interpellé le 26 juillet.

Il aurait, selon les enquêteurs, « recruté » les militaires du camp de Cercottes. Dans sa déposition, la compagne de Sébastien Leroy indique que c’est Daniel Beaulieu, un ancien de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) qui lui confiait des « missions d’État ». Policier dans les services de renseignement, à la retraite depuis 2009, il est arrêté en janvier 2021 et décide de ne rien garder pour lui. Il reconnaît immédiatement avoir confié à Sébastien Leroy un « contrat » visant Marie-Hélène D., le dernier épisode d’une collaboration foisonnante.

Frères de loge

L’enquête finira par établir que Leroy aurait participé à toute une série de crimes et délits. Dans la majorité des cas, il assure penser agir « pour l’État français », dans le cadre d’opérations spéciales auxquelles Beaulieu, de par sa carrière, aurait toujours accès. Sur l’opération de Créteil, par exemple, Beaulieu explique lui avoir fait croire que la cible était « liée au Mossad ». « C’était pour le motiver », dira-t-il plus tard.

Si l’ancien policier a autant de missions à proposer à son homme de main, c’est peut-être parce qu’il agit lui-même sur commande. Et il n’hésite pas à nommer celui qui lui fournit ses cibles : Frédéric Vaglio. Originaire de Savoie, ce chef d’entreprise démarre sa carrière comme journaliste au « Dauphiné Libéré », avant de monter des sociétés de prestation de sécurité. Il est interpellé le 25 janvier 2021. Aux enquêteurs, il relate sa rencontre avec Frédéric Beaulieu au sein de la loge maçonnique Athanor, à Puteaux (Hauts-de-Seine), qu’ils fréquentent tous les deux. Et laisse à voir un schéma qui se répète régulièrement.

Le pilote Laurent Pasquali en 2015, sur le circuit de Magny-Court. Il a été tué par balle en novembre 2018.

Le pilote Laurent Pasquali en 2015, sur le circuit de Magny-Court. Il a été tué par balle en novembre 2018.

DPPI via AFP

Vaglio est accusé d’avoir ciblé en 2016 le maire de Saint-Maur-des-Fossés, dont sa femme est l’opposante. Beaulieu dit lui avoir suggéré un accident qui pourrait aller « de la chaise roulante au cercueil ». Vaglio raconte avoir été sollicité en 2018 par des amis à propos d’une dette contractée par un pilote automobile, Laurent Pasquali, qui n’a pas été remboursée. Pendant son audition, Leroy expliquera que Beaulieu lui a confié ce contrat, pointant le pilote comme « un ennemi de l’État ». Il est tué en novembre 2018. Leroy désigne un complice comme l’auteur du coup de feu mortel, ce que ce dernier a toujours contesté. En 2020, une proche de Vaglio se plaint d’un syndicaliste qui sème la pagaille dans son entreprise. L’enquête a mis en évidence un projet pour le « neutraliser », qui sera finalement avorté.

Emprise et domination

Marie-Hélène D. s’est retrouvée propulsée au milieu de ce vaste dossier criminel. À la tête du syndicat interprofessionnel des métiers du coaching, elle prévoyait de faire adopter une labellisation des entreprises du secteur. Pour l’un de ses concurrents, ce projet risquait de porter un coup fatal à son activité. Lui aussi membre de la loge Athanor, il aurait fait part de ses inquiétudes à Vaglio, qui se tourne vers Beaulieu pour trouver une solution. Ce dernier sollicite, comme à son habitude, Leroy pour effectuer la sale besogne. L’enquête établit qu’en 2019, ordre est donné de « bousculer mémère ». La cible est agressée une première fois. Quelques mois plus tard, la décision est prise d’aller plus loin et les commanditaires sont accusés d’avoir fomenté une tentative de meurtre.