Des docks de Bayonne au sommet du rugby, des plateaux télé à la mairie de Biarritz, Serge Blanco (67 ans) a multiplié les vies, entre francs succès et zones de friction.
Il avait démarré dans le bruit des machines, l’odeur du fioul, la graisse incrustée sous les ongles. Le voilà désormais aux commandes d’une ville de 30 000 habitants. « J’ai commencé à bosser à 16 ans. J’ai été docker au port de Bayonne : à 5 heures du matin, on te choisissait – ou pas – pour décharger les bateaux. J’ai aussi décapé des avions, lavé des voitures, été ouvrier chez Dassault. » Du rugbyman Blanco, on a aussi tout dit, tout écrit. On l’a consacré comme le plus grand arrière de tous les temps, celui que l’on surnomme encore le Pelé du rugby. « Sur le terrain, dit son ancien coéquipier Eric Champ, c’était une panthère. Sa foulée était immense. Moi qui suis fan de voile, j’avais même l’impression de suivre un bateau quillard portant. » La fascination qu’il exerçait dépassait le jeu, au point de susciter autant de protection que de crainte. Champ poursuit : « Lors du quart de finale de Coupe du monde en 1991, les Anglais en avaient après lui. Ils voulaient effacer du terrain le meilleur joueur du monde. Alors j’ai dû sévir pour le protéger et… mon poing est malheureusement tombé sur la gueule de leur ailier, Nigel Heslop. » L’histoire ne s’arrête pas là. Quarante ans plus tard, Champ croise dans un restaurant de Lyon un certain Simon Halliday, depuis devenu président des coupes d’Europe. Celui-ci lui glisse, sourire en coin : « Eric, vous avez fait ma carrière. Quand Heslop est sorti, assommé, je suis entré en jeu et je n’ai plus jamais quitté le XV de la Rose. »
Très vite, la notoriété de Serge Blanco dépasse le seul cadre du rugby. À une époque où les joueurs vivent encore loin des projecteurs, lui anticipe déjà l’ère moderne. « J’ai été le premier rugbyman à avoir un agent d’image (Anne Cassel, l’épouse de l’acteur Jean-Pierre Cassel), qui faisait l’interface avec la presse, les événements hors rugby, les possibles partenaires… J’avais un petit réseau et, tous les ans à Biarritz, j’organisais aussi les “Olympiades” avec des vedettes de la chanson, des grands sportifs… Le jour de mon jubilé en 1995, beaucoup de ces gens étaient d’ailleurs présents : Michel Creton, Patrick Bruel, Pascal Légitimus, Nagui, Claude Brasseur, Alain Giresse, Yannick Noah, Michel Platini… » Cette notoriété, Serge Blanco va ensuite tenter de la transformer en empire. En 1994, il lance sa marque de vêtements avec un ancien professeur de sport, Jean-Jacques Lauby. Le nom claque, le business prend mais l’après-carrière n’est pas pour lui qu’une ligne droite. Il investit, diversifie, se lance dans la thalassothérapie à Hendaye, reprend le château de Brindos à Anglet, s’essaie à l’hôtellerie haut de gamme. Entrepreneur instinctif, il avance comme il jouait : sans calcul excessif. Le succès, pourtant, reste contrasté. En janvier 2020, sa holding est placée en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Bayonne et un an plus tard, la thalassothérapie et l’hôtel Ibaïa sont cédés au fonds d’investissement Osae Partners, mettant un terme à plusieurs années de procédures.
Sur Canal, « Et beh c’est bien pour le rugby ! »
Car chez Blanco, rien n’est jamais linéaire. Entre 1995 et 1998, on le retrouve ainsi consultant sur Canal +, prolongeant autrement ce que ses jambes ne peuvent plus exprimer. « Serge était mon partenaire à l’antenne, se souvient Eric Bayle. Les matchs étaient à 14h30 et, évidemment, on sortait à peine de table au moment de prendre le micro. Un jour, à Toulon, il avait voulu manger une bouillabaisse chez André Herrero et sur une malencontreuse faute de main, avait massacré sa chemise, nous poussant à lui en trouver une autre au dernier moment. […] Il avait d’ailleurs un goût assez particulier en matière d’harmonie vestimentaire. Il était un mannequin ambulant pour sa marque mais les assortiments choisis n’étaient pas toujours du meilleur goût. Aujourd’hui, ça ferait le tour des réseaux sociaux. » Au micro, le Pelé du rugby avait aussi sa signature. Bayle poursuit : « Il avait ses formules, ses convictions. Après un beau mouvement, il disait toujours “Et beh c’est bien pour le rugby !” quand sur les décisions litigieuses, il jurait ses grands dieux que l’arbitre avait toujours raison sans en penser un traître mot, évidemment. »
Et puis il y avait les saillies, nourries de ce vieux jeu bayonnais-biarrot qu’ils entretenaient tous les deux. Bayle, encore : « Un jour, en commentant les débuts d’Agustin Pichot avec l’Argentine, mon partenaire lâche en direct : “Je le prendrais bien à Biarritz, celui-là.” Je lui ai répondu aussitôt : « C’est dommage, Serge : Pichot ne veut jouer que dans un grand club… » » Pour Blanco, l’aventure télé s’arrêta là où débuta une autre vie. En 1998, il prit donc la tête de la toute nouvelle Ligue nationale de rugby, qu’il présidera pendant dix ans. Dix années à ferrailler à fleurets mouchetés avec Bernard Lapasset, le patron fédéral. Dix années où le rugby français lui prêta aussi, sans toujours le dire, un cœur trop biarrot, forcément suspect de partialité. « À Bayonne, raconte notre chroniqueur Richard Dourthe, on avait trouvé la parade. À l’extérieur, on prenait cinquante points en première période, on laissait l’adversaire se relâcher et on plantait quatre essais derrière pour repartir avec le bonus offensif. Comme ça… Sans vergogne… À la fin de la saison, ça nous avait bâti un petit matelas de points, suffisant pour nous maintenir en Top 14. » Dans la foulée, Blanco changea le règlement des bonus. « Mais attention, se marre Dourthe : je ne dis pas que c’était pour envoyer Bayonne en Pro D2 ! »
Le Johnny Hallyday de Grailhen
Parce que Serge Blanco fut aussi, évidemment, président du Biarritz olympique – une première fois entre 1995 et 1998, puis de 2008 à 2015. Une présidence à son image : engagée, passionnée, parfois débordante. En 2013, il est ainsi suspendu par la Ligue pour avoir fait irruption dans le vestiaire d’un arbitre à la mi-temps. Et puis du côté d’Aguilera, il y a les blessures plus personnelles. Les inimitiés, aussi. Celle avec Laurent Rodriguez reste la plus marquante. Les deux hommes ont été proches. Très proches. « Le Mondial 1987 a fait de nous de très grands amis, disait en 2020 l’ancien troisième ligne. À l’époque, je racontais tout à Serge, et je crois que l’inverse était vrai. » Mais en 2014, Blanco, alors président du club, décide de mettre fin à la mission de son entraîneur principal. « Il me l’a annoncé entre deux portes. J’étais blessé, meurtri. On ne fait pas ça à un ami. Aujourd’hui, je le salue mais ça ne va pas plus loin. » Blanco assume, sans détour : « Chaque fois que j’ai recruté un entraîneur, je lui ai dit : « À terme, on se fâchera parce que pour moi, c’est le BO avant tout. » C’est ce qui s’est passé avec « Rodrigue ». Il m’en veut mais rassurez-vous : cela ne m’empêche pas de dormir. […] Je crois surtout qu’il faudrait qu’il ouvre les yeux, qu’il se remémore tout ce que j’ai fait pour lui et respecte un peu les gens. »
Mais Blanco, c’est aussi une autre image, plus ronde, plus intime. « Serge, c’est un cœur gros comme ça », raconte Jean-Baptiste Aldigé, ancien président du secteur professionnel du BOPB. « Je me souviens d’un réveillon du 31 décembre où ça n’allait pas fort dans ma vie. J’étais seul. Il m’a alors fait venir à Hendaye, dans la thalasso qu’il était sur le point de vendre. Il y avait des cartons partout. Il a fait rouvrir la cuisine, m’a installé dans un immense salon, vide comme un vaisseau fantôme… et on a mangé là, en un contre un, comme il dit. C’est l’un de mes plus beaux souvenirs. » Car avec Blanco, la vie prend souvent des tournures inhabituelles. Aldigé enchaîne : « Un jour, on se promenait dans le village de Grailhen (Hautes-Pyrénées), où j’ai une maison de famille. Là-bas, j’avais l’impression d’être avec Johnny Hallyday : tous les habitants ont quitté leur salon pour venir le saluer. Tous, sans exception. Ces gens, je ne les avais jamais vus avant que Serge ne mette les pieds au village. »
Mais chez l’ancien arrière des Bleus, la chaleur n’efface jamais l’exigence. Vice-président de la FFR entre 2012 et 2016, très engagé dans le projet de grand stade abandonné par Bernard Laporte à son arrivée au pouvoir, il fut aussi chargé d’épauler le sélectionneur Philippe Saint-André à l’approche de la Coupe du monde. À l’automne 2015, au retour de la lourde défaite du XV de France en quart de finale face aux All Blacks (62-13), il décidait, au grand dam des joueurs, de couper la musique dans le bus qui ramenait les Bleus à leur hôtel. Il nous dirait, peu après : « J’avais trouvé ça inadmissible et si ça se reproduisait aujourd’hui, je referais exactement la même chose. […] Je ne comprends pas comment certains peuvent faire un tour de terrain après avoir perdu. Ce n’est pas un tour de chant, le rugby… […] Ce jour-là, on avait pris une vraie branlée et en écoutant cette musique de boîte de nuit, j’ai eu l’impression que ce n’était pas si grave, qu’on voulait déjà tourner la page. Moi, je me serais caché après un tel match. » Un peu plus de dix ans plus tard, l’homme aux mille vies revient donc à Biarritz pour en écrire une dernière. « La campagne a été difficile, explique son ancien coéquipier Pascal Ondarts. On a découvert un monde qu’on ne connaissait pas, un monde où tous les enfoirés te sourient au moment où ils te plantent un couteau dans le dos. Mais chez nous, les gens ont compris que Biarritz n’est pas, pour Serge, une étape vers une aventure politique plus large. S’il est là, c’est juste pour sa ville. Chaque fois que je le regarde, je repense d’ailleurs à la conférence de presse qu’il avait donnée à Aguilera au moment où sa carrière commençait à décoller. Au micro, il avait dit : « Ne m’appelez pas, ne me proposez rien. Je finirai ma carrière et ma vie ici ». Il a tenu parole. »