Marie Sarré, attachée de collection au Centre Pompidou à Paris, est une spécialiste des surréalistes et co-commissaire de la grande exposition que cette institution leur a consacrée en 2024-2025. Elle explique en quoi, Max Ernst traversant les barbaries comme l’effervescence artistique du 20e siècle reste un artiste qui, cinquante ans après sa disparition, nous parle encore.
En quoi Max Ernst s’est-il reconnu dans le surréalisme ?
« Le surréalisme naît dans un contexte en réaction à la guerre de 1914-1918. Les artistes qui la remettent en question, tels Louis Aragon et Philippe Soupault, l’ont vécue, et ils ont vu les malades de la guerre, les psychotiques, comme André Breton qui était apprenti médecin. Ils remettent en question la société qui a mené au conflit. Max Ernst était quant à lui dans l’artillerie, sur le front russe. Avec Tristan Tzara en Allemagne, il fait partie des fondateurs du Dada, mouvement qui a déjà cette ambition de mettre en crise le modèle positiviste occidental. En arrivant à Paris, Ernst est séduit par les futurs surréalistes avec qui il partage cet esprit de révolte. Mais Dada est nihiliste, tandis que dans le surréalisme, il y a deux jambes : le terreau politique et poétique. »
Quel est le rôle de Max Ernst dans ce mouvement ?
« Il a alors une trentaine d’années et maîtrise déjà beaucoup de techniques comme le frottage –inspiré de l’enfance, en mettant une feuille sur les lattes d’un vieux plancher pour faire apparaître un motif –, le dessin ou le collage, dont il est un expert, au point qu’on ne distingue plus les contours entre les différentes matières. Il mélange des textes de journaux et des gravures issues de magazines, déjà en rupture avec son époque. Mais, avec André Breton et la publication du Manifeste du surréalisme en 1924, cette technique va prendre une plus grande dimension. Max Ernst représente une figure majeure des surréalistes par son inventivité. Il apporte aussi une dimension forte avec le thème de la chimère ; ces créatures nouvelles, devenues emblèmes du surréalisme par leur signification poétique, proche du rêve. Ces artistes ont aussi une passion pour Freud ; or, étant allemand, Max Ernst est un des premiers à pouvoir le lire dans le texte. Dans cette aventure collective, il est central par son goût pour les jeux, dans les cafés, comme les cadavres exquis où il excelle. Il aime aussi les échecs, un jeu de stratégie qui les fascinent tous. Le cavalier et la tour deviennent des formes oniriques, c’est un bestiaire qu’ils ont en commun. On les retrouve dans certaines de ses grandes sculptures. »
« C’est une figure majeure des surréalistes par son inventivité »
Max Ernst a connu de nombreuses femmes, qui n’étaient pas seulement des partenaires amoureuses…
« Les femmes ont eu un rôle important dans sa vie : elles l’inspirent et il les inspire aussi, c’est un dialogue. La première, Luise Straus, dont il a eu un fils, était historienne de l’art. À Paris, il rencontre et épouse Marie-Berthe Aurenche, peintre, qui intervient dans le groupe surréaliste. Ensuite, c’est le coup de foudre pour Leonora Carrington, vingt-six ans plus jeune que lui, avec laquelle il a une relation d’égalité, de dialogue. Il la forme à la peinture et elle le fait lire, par exemple Lewis Carroll. Ils vivent ensemble leur projet hédoniste en Ardèche, dans une ferme du 17e siècle où il est aux prises avec les éléments ; mais ils sont séparés par le régime de Vichy. Cet idéal sera répété avec la jeune peintre Dorothea Tanning en Arizona (États-Unis) où la géologie des espaces arides l’inspire. Avec Peggy Guggenheim, c’était plutôt un mariage arrangé, vu les circonstances de la guerre….
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