MA VIE EN MUSIQUE – Diva punk, pop, reggae, fan de Rick James comme de Nana Mouskouri… Nina Hagen a traversé cinquante ans de carrière sans jamais rester dans les clous. Alors qu’elle publie un album de gospels, c’est l’occasion de revenir sur les disques qui ont jalonné sa vie.

Nina Hagen en 1981.

Nina Hagen en 1981. Photo interTOPICS/Ilse Ruppert/ DALLE

Par Odile de Plas

Publié le 29 mars 2026 à 15h00

Partager

Favoris

Lire dans l’application

Ne l’appelez pas « mother of punk ». Si les journalistes l’ont souvent écrit par amour de la formule qui claque, Nina Hagen ne la revendique pas. « Je ne suis qu’une jeune Berlinoise arrivée à Londres au milieu de l’explosion punk. Je n’ai rien inventé du punk, mais il m’a beaucoup inspirée », rectifie-t-elle derrière son écran d’ordinateur, ce jour de février où nous lui parlons. C’était l’année 1977, elle avait 22 ans, était venue rejoindre son amie Juliana Grigorova, étudiante à l’école de cinéma et qui deviendra sa manageuse. Et comme souvent dans ses années étudiantes, on file un coup de main aux copains. Chance, ils s’appelaient Julian Temple, qui réalisait son premier film sur les Sex Pistols, ou Ari Up, adolescente très dégourdie de 15 ans, allemande comme elle, et déjà chanteuse des Slits, l’un des premiers groupes punk féminins anglais.

Voilà comment Nina Hagen fut embarquée dans l’une des plus grandes aventures musicales du XXᵉ siècle, favorisée par un bagage d’artiste non négligeable : sa mère, Eva-Marie Hagen, célèbre actrice, est-allemande par la force des choses depuis 1961, l’emmenait souvent sur scène avec elle dans les nombreuses comédies musicales dont elle tenait l’un des rôles principaux. Nina participait au chœur ou s’essayait au ballet.

En cinquante ans de carrière riche en voyages, en transformations et hybridations reggae, funk, pop, Nina Hagen n’a jamais failli à sa réputation d’excentrique, de fille pas comme les autres. Provocatrice, dotée d’une voix de stentor capable de tutoyer les sommets, mais aussi chrétienne « born again », « mariée à Jésus depuis l’âge de 17 ans » quand un mauvais trip sous LSD lui a fait connaître une expérience de mort imminente dont elle est revenue métamorphosée. Et donc croyante. « C’est une chance, car j’étais une adolescente tourmentée. J’avais déjà subi plusieurs avortements, perdu un enfant à la naissance. À 16 ans, j’avais des envies suicidaires et Jésus m’a tiré de ce mauvais pas. Je suis désormais pleine de vie. » Et de reconnaissance envers Dieu, comme en témoigne son nouvel album, Highway to Heaven, tiré du titre d’une chanson de Sister Rosetta Tharp, la véritable « Godmother of rock’n’roll » à ses yeux. Cette collection de gospels, Nina Hagen l’a soigneusement choisie pour célébrer, dit-elle, le bonheur d’être croyante en invitant quelques grandes voix comme Nana Mouskouri ou le bluesman allemand Daniel Welbat. Et rendre hommage, comme elle l’a déjà fait en 1989 (sur l’album Nina Hagen), et en 2010 (Personal Jesus), à ces artistes qui l’accompagnent depuis l’enfance, quand sa mère écoutait en boucle Mahalia Jackson ou Louis Armstrong. L’occasion rêvée de revenir avec elle sur les disques qui ont jalonné sa vie.

À lire aussi :

Rocé : “En chanson, la langue française a été hiérarchisée de la même manière que les colonies”

Le premier disque acheté avec votre argent de poche ?
En Allemagne de l’Est, il n’y avait qu’une maison de disques : Amiga. Parfois, elle publiait des disques de stars internationales comme Mahalia Jackson, Louis Armstrong ou les Beatles, dont j’ai acheté un 45T : She Loves You/I Wanna Hold your Hand. Les radios étaient autorisées à jouer certains artistes de l’Ouest. Mais si Les Beatles représentent la bande-son de mon enfance, j’étais plus fan encore de Phoebe Snow. Son premier album, qui date de 1974, où elle chante Poetry Man et Let the Good Times Roll fut aussi le premier album que j’aie jamais possédé. Un ami me l’avait rapporté d’Allemagne de l’Ouest. C’est tellement beau, elle a accompagné ma jeunesse avant que je ne découvre Roxy Music ou David Bowie.

La musique qui a bercé votre enfance, chez vos parents ?
Ma mère écoutait beaucoup Mahalia Jackson, un album qu’elle avait acheté à Berlin-Ouest, avant que le mur ne soit construit en 1961. Elle était une jeune actrice et s’y rendait souvent pour ses cours à l’école de comédie. Parmi ses autres artistes favoris figurent aussi Ella Fitzgerald, Louis Armstrong chantant Porgy & Bess. Juliette Gréco aussi, que ma mère adorait ! Elle l’hypnotisait, comme Nina Simone ! Et puis Nana Mouskouri, avec son album produit par Quincy Jones, The Girl from Greece. Ma mère, Eva-Marie Hagen, était aussi chanteuse, elle a joué My Fair Lady, Cancan… À 15 ans, je dansais un peu dans le ballet de Cancan, je chantais dans le chœur la beauté de Montmartre, en allemand. J’ai commencé très tôt à être une petite immigrée française…

Un artiste qui vous a aidé à le devenir ?
Bertolt Brecht. À Berlin-Est se trouve le Berliner Ensemble, le théâtre que Bertold Brecht a fondé [en 1949, ndr], où L’Opéra de quat’sous a été donné pour la première fois. Adolescente, je regardais toutes les pièces de Brecht, ses comédies musicales composées par Kurt Weil — Mahagonny, Happy End… — ou d’autres compositeurs comme Paul Dessau, pour Mère courage.

La musique qui vous rappelle votre arrivée à Berlin-Ouest ?
Iggy Pop, The Passenger, que j’ai souvent reprise sur scène, comme certaines chansons de David Bowie, Ziggy Stardust, Golden Years… Quand j’ai voulu partir d’Allemagne de l’Est, mon beau-père avait déjà été expulsé et vivait à Berlin-Ouest. J’ai dû écrire une lettre pour expliquer que je voulais partir du pays. Mon vœu a été exaucé, mais le prix à payer était de renoncer définitivement à ma nationalité. J’ai quitté l’Allemagne de l’Est à 21 ans, en décembre 1976, pour toujours.

Une voix au-dessus des autres ?
Je ne suis pas juge. Certains artistes ont reçu une voix incroyable, mais je ne dirais pas qu’elle est meilleure ou moins bonne. La voix n’est que liberté d’expression, des cordes vocales, c’est de la joie apportée aux autres. Non, vraiment, il n’y en a pas de meilleures que d’autres. Mais s’il me faut en citer une : Maria Callas.

Le punk et le reggae vont souvent de pair, vous-même les avez mariés dans votre grand succès African Reggae. Si vous deviez choisir un morceau punk influencé par le reggae ? Et un titre de reggae très punk ?
Évidemment, pour le morceau punk le plus influencé par le reggae, je pense à The Clash, I Fought the Law, ou mieux, une version de Rock the Casbah avec Ranking Roger. Je pourrais aussi citer une chanson de Ari Up, Fade Away, avec son groupe New Age Steppers, qu’elle formait avec Viv Albertine. Quant au plus punk des reggae : Punky Reggae Party, de Bob Marley.

Un gospel qui exprime particulièrement votre foi ?
Il y en a tant : Lift him Up, de Washington Philips, ou Reverend Gary Davis, mais j’ai envie de choisir Hold Me, de Mahalia Jackson. Le gospel est une question d’amour et de foi. Nous chantons pour prêcher la bonne parole, raconter l’histoire de Dieu aux mortels, exprimer notre joie, notre euphorie à l’idée que Dieu permette à chacun de renaître après la mort. On ne peut pas perdre, on ne peut que gagner. J’ai repris cette chanson sur mon album Nina Hagen, en 1989. On avait confié la direction artistique de la pochette à Jean-Paul Gautier, mais étrangement le graphiste a rayé mon visage et on ne me reconnaît pas ! J’ai souvent pensé que c’était une sorte de vengeance de Jean-Paul Gautier, devenu jaloux parce que je lui avais piqué un de ses collaborateurs principaux, Frank Chevalier. Il était l’attaché de presse de Jean-Paul (et sera aussi le premier manager de NTM)… Or, à cause de moi il est parti faire le tour du monde, puis nous avons eu un fils, Otis. J’étais contrariée, mais ma maison de disques n’osait rien dire parce que c’était Jean-Paul Gautier. Depuis, je lui ai pardonné bien sûr ! J’ai chanté Hold On à l’époque au Père-Lachaise, sur la tombe de Jim Morrison. On avait tourné une vidéo dans laquelle Franck Chevalier joue un ange gardien, et moi je suis au téléphone. Mahalia Jackson est au bout du fil, et me demande de chanter cette chanson pour elle.

À New York, vous êtes très influencée par le funk et le rap naissant… Si vous deviez choisir une chanson qui représente la ville ?
De la musique de club. On passait notre temps à sortir, c’était l’époque du disco, avec John Travolta. La culture underground des night-clubs était très importante là-bas. Chaque nuit apportait son inspiration. J’écoutais aussi beaucoup de funk à cette époque, comme Super Freak, de Rick James. J’ai composé une chanson, Super Freak Family, que je lui ai dédiée, ainsi qu’à tous les maîtres du funk.

Si vous deviez faire un duo avec l’une des chanteuses de votre album ?
Quand je serai au ciel, je rencontrerai tous les artistes que j’ai admirés et qui y sont déjà montés. Alors je ferai un super groupe avec mes sœurs de gospel et avec les anges aussi, car ils sont d’excellents chanteurs ! Reverend Garry Davis a d’ailleurs intitulé une de ses chansons I Heard the Angels Singing. Et lors de ma rencontre avec Dieu à 17 ans, j’ai aussi eu la chance d’entendre une voix magnifique. Je suis sûre et certaine, du plus profond de mon âme qu’il y a de la musique là-haut.

Highway to Heaven, sortie le 27 mars (Groenland Records).