Corollaire d’une saison plus dense que jamais du point de vue du calendrier, les managers n’ont jamais autant été soumis au stress, jusqu’au burn-out de Pierre Mignoni qui a au moins eu le mérite de briser un tabou. Et faire de la santé mentale des coachs un véritable enjeu d’avenir pour le Top 14.
S’il est une leçon qu’il faudra retenir de la saison, c’est bien celle concernant la psyché des acteurs du rugby. De tous ses acteurs… Car si la santé mentale des joueurs est devenue un enjeu depuis – peu ou prou – la Coupe du monde 2019, celle des managers est arrivée sur le devant de la scène dans un fracas retentissant. Nouveau ? Pas vraiment. Sauf que cette saison, la face immergée de l’iceberg n’a jamais paru aussi visible, sans que l’on puisse l’imputer au changement climatique… On balaie en effet ici un spectre très large, qui s’étend du « pétage de plomb » en direct de Nicolas Nadau au cours d’un Brive-Grenoble au conflit larvé entre Grégory Patat et Laurent Travers du côté de Bayonne qui n’a servi les intérêts de personne, en faisant du mal aux familles des intéressés.
Au cas de Joan Caudullo, également, ce pompier de service du MHR intimement blessé par le manque de reconnaissance qui lui a été accordé en interne, ou bien de celui de Karim Ghezal, qui avait un soir de défaite lyonnaise à Gerland à moitié craqué en jurant « ne pas pouvoir dormir moins ni donner plus » et ne pas vouloir non plus se « fracasser la tête à la place des mecs, ne pas y laisser plus la santé ni faire un cancer. »
On songe aussi à Christophe Urios, ce trop « bon client » des conférences de presse, à qui les cadres de son vestiaire ont suggéré de s’imposer une « pause médiatique » afin d’éviter de donner du grain à moudre aux « haters » lui reprochant les résultats de l’ASM. Et enfin, au bout du bout, à cette « décompensation » vécue par Pierre Mignoni, qui lui a valu « cinq jours à dormir » et plusieurs semaines de repos forcé avant de revenir à la tête de son équipe.
Cette saison, la conséquence d’un enfant de vingt match en vingt semaines…
Alors, si elles ne sont pas nouvelles, pourquoi ces situations se sont-elles reproduites avec autant d’insistance cette saison ? Nul besoin d’être grand clerc pour pointer du doigt un calendrier ignoble, qui a obligé les équipes à enchaîner neuf puis onze matchs sans week-end de repos entre le 7 septembre et le 28 février sans couper lors des fêtes de fin d’année, Boxing Days obligent… De quoi provoquer des nuits blanches chez tous les managers, ce qui avait d’ailleurs poussé le manager de l’UBB Yannick Bru à lancer une alerte dès la fin de l’année dernière. « On ne veut pas se plaindre mais un manager de club peut se laisser aspirer à faire des choses contraires à son bien-être et à sa santé. Et parfois à négliger sa famille parce que les journées pourraient ne jamais s’arrêter. » « Ça reste des jobs « passion » et pour avoir travaillé avec Pierre Mignoni, je sais que c’est quelqu’un de passionné à 1 000 %, nous confiait de son côté Karim Ghezal. Le Top 14 nous amène à avoir des émotions qui vont très haut et très bas, c’est pour ça qu’il faut savoir s’entourer, car on ne peut pas se mettre dans tous ses états. »
Ici réside, probablement, le cœur du problème. Dans cette dualité fondamentale entre la solitude de l’exercice du pouvoir et l’impossibilité de tout maîtriser seul. Conseiller de plusieurs coachs de Top 14 comme Ugo Mola ou Pierre Mignoni, l’universitaire marseillais Pierre Dantin nous expliquait ainsi que « les managers sont des gens qui sont seuls face à la responsabilité absolue. Or, pour un coach, le premier ennemi, c’est l’isolement, quand on ne parvient plus à mettre des mots sur les maux. C’est quand il est seul, quand il a un repli, un déni ou un sentiment d’inefficacité que le coach peut exploser. »
Besoin de reconnaissance frustré, bouc émissaire tout trouve
Ce qui ne peut qu’arriver régulièrement dans une saison de Top 14 où personne n’est jamais à l’abri de rien, dans un contexte médiatique toujours plus pressant. « Le sport, c’est de plus en plus de « l’info-divertissement », souligne Dantin. Le coach de rugby en vient à jouer sa tête tous les jours ; d’autant qu’il y a une particularité en France, bien plus qu’à l’étranger : il est systématiquement le bouc émissaire. » Tout comme il se trouve régulièrement frustré face à son besoin profond de reconnaissance qu’on lui refuse trop souvent (même lorsque les titres s’accumulent), accentuant le sentiment de burn-out… Voilà pourquoi, à bien des titres, celle de la santé mentale des coachs semble de plus en plus urgente à poser sur la table. Même si l’on n’est pas vraiment dupe quant à l’absence de solutions pour soulager leur calendrier, tout comme les postes de sélectionneur des nations du « Tiers 2 » (qui permettent à certains managers de travailler dans une pression moindre) ne peuvent évidemment pas se multiplier…