Idir Mederres est mort au quartier disciplinaire de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas le 9 septembre 2020. Après avoir laissé traîner l’enquête, la justice a fini par rendre un non-lieu en juin 2025, abandonnant toute poursuite au prétexte du manque d’éléments. Les proches ne se sont pas laissé abattre : ils ont fait appel, et on rendu publique leur contre-enquête en septembre 2025, lors d’un week-end de commémoration.
Idir est mort à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas le 9 septembre 2020. Ses proches n’ont jamais cru à la version de l’administration pénitentiaire (AP) qui leur a dit que c’était un suicide : il devait sortir deux semaines plus tard, et il avait expliqué qu’au quartier disciplinaire (QD), il était maltraité par certains agents. Najet, sa mère, a immédiatement porté plainte pour meurtre et créé l’association “Idir espoir et solidarité”, qui mène un combat pour la vérité, contre les violences pénitentiaires et pour la fermeture des mitards. Après avoir bien laissé traîner l’enquête, la juge d’instruction a fini par rendre un non-lieu en juin 2025, abandonnant toute poursuite au prétexte du manque d’éléments. Les proches ne se sont pas laissé abattre : ils ont fait appel, mais
surtout, en septembre 2025, lors d’un week-end de commémoration, ils ont publié une contre-enquête démontrant le manque de sérieux de l’enquête qui n’a visé qu’à valider la version officielle.
Bonsoir à toutes et à tous. Votre présence réchauffe un cœur dévasté et donne du sens à ce combat que je porte depuis des années. Le 9 septembre 2020, on m’a annoncé la mort de mon fils au mitard de la prison de Lyon-Corbas. On m’a dit : suicide. Mais très vite, j’ai vu que cette version ne tenait pas. À partir de ce moment, je n’ai pas accepté le silence. J’ai travaillé jour et nuit, collecté des témoignages, pris des photos, parlé à d’autres familles. J’ai appris à lire des comptes rendus, à repérer les incohérences, à questionner l’officiel, et ce que j’ai trouvé m’a conduit à penser que la vérité nous avait été cachée. Je veux être claire sur ce que j’ai vu et sur ce dont j’accuse aujourd’hui, avec toutes les preuves et témoignages que j’ai rassemblés. Sur le corps d’Idir, il y avait des marques, des hématomes, des blessures qui n’étaient pas expliqués par la version qui nous a été donnée. D’autres détenus m’ont rapporté des pratiques inacceptables, des retenues arbitraires, des traitements humiliants, des pressions et surtout des éléments concrets qui montrent la violence du mitard. J’ai appris, et je le dis ici avec force, que mon fils a été privé d’eau et d’électricité, au point qu’il a été contraint de boire l’eau des toilettes. C’est inhumain, c’est inadmissible. Ces pratiques ne sont pas des erreurs isolées. Elles viennent s’ajouter à un système qui écrase : la surpopulation des prisons, le manque de moyens, l’absence de suivi psychologique et les quartiers disciplinaires, dits “mitards”, où l’isolement peut devenir une violence mortelle. Depuis 2020, on observe une augmentation des décès en détention. […] Un pourcentage non négligeable de ces décès survient dans les quartiers disciplinaires. Ces chiffres sont froids, mais ils racontent une réalité brûlante. La prison – telle qu’elle fonctionne aujourd’hui – tue. Je pensais comme beaucoup d’autres que mon fils serait le dernier. Je pensais qu’après tant de scandales, tant de manifs, tant de luttes, de témoignages, le système aurait changé. Mais j’ai découvert que non. D’autres souffrent, d’autres meurent, d’autres familles sont brisées. Mon chagrin ne doit pas être isolé. Il doit se transformer en action et en lutte. Ce soir, mes demandes sont claires et non négociables : l’abolition des mitards tels qu’ils existent aujourd’hui. […] Les enquêtes doivent être menées par des instances réellement indépendantes, avec accès à tous les documents et protection des témoins. Que les agents impliqués dans des faits de violence ou de dissimulation soient poursuivis et jugés. […] Le non-lieu est inacceptable et nous n’abandonnerons jamais. Nous sommes ici pour faire entendre les voix des disparus et pour exiger la justice pour tous. Pour Idir, et pour tous.
Prise de parole de Najet lors de la commémoration de la mort de son fils
Contre-enquête sur la fabrique du non-lieu
Dans un mémoire présenté en conférence de presse, les proches d’Idir et leur avocat, Olivier Foray, ont rendu publics les éléments qui permettent d’affirmer que ce non-lieu est typique des façons dont la justice étouffe la vérité dans les affaires de violences d’État. On voit que les trois juges qui se sont succédé à l’instruction ont tous et toutes ignoré l’obligation d’enquêter en cas de mort suspecte en détention, et soigneusement mis de côté tout ce qui aurait pu incriminer l’administration ou ses agents. Avant de prononcer le non-lieu, la troisième juge d’instruction a refusé de nombreuses demandes de l’avocat des parties civiles : à quoi bon enquêter puisqu’on a déjà décidé de l’issue ? Le travail de décryptage de l’association permet de dénoncer la machine à blanchir les uniformes en cas de violences policières et pénitentiaires. Cette machine s’est mise en marche dès la mort d’Idir : les gendarmes appelés pour les premières constatations travaillent avec les surveillants de Corbas au quotidien, ils risquaient pas de les dénoncer…
L’association Idir espoir et solidarité, héritière d’une histoire des luttes de proches
L’Aflidd (Association des familles en lutte contre l’insécurité et les décès en détention) a été active dans les années 2000 à Lyon et en Île-de-France. Tous les 8 décembre, elle organisait la manifestation « Faites la lumière en détention ! » devant la maison d’arrêt Saint-Paul–Saint-Joseph, puis à Corbas, contre les morts suspectes (à ce sujet, consulter le site banpublic.org).
Plus tard, Catherine Charles, qui dénonçait les conditions de détention faites à ses fils Christophe et Cyril Khider, a fondé l’Arppi (Association pour le respect des proches de personnes incarcérées) pour fédérer contre la violence quotidienne de la prison, les quartiers d’isolement et les morts en détention. En novembre 2009, elle a porté une campagne contre les longues peines et les quartiers d’isolement. Inspirée par ces expériences, l’association Idir espoir et solidarité organise divers événements, dont une mobilisation annuelle nationale, et agit avec d’autres comme l’Association des victimes des crimes sécuritaires. Elle a contribué à rapprocher les mobilisations contre les violences pénitentiaires et celles contre les violences policières en rejoignant le réseau Entraide Vérité et Justice, qui fédère des collectifs, des comités et des familles en lutte contre les violences d’État.
Témoins inutiles ou ignorés, voire bâillonnés
Le 6 octobre 2020, un prisonnier a publié sur les réseaux une vidéo dénonçant les violences subies au mitard par Idir et un compagnon de galère ; ce dernier les lui avait racontées lors d’une brève sortie du QD. La juge n’a pas daigné entendre ces témoins clés ni même essayé de les identifier. Elle a auditionné une surveillante absente le jour des faits, mais ceux qui étaient là le 9 septembre n’ont pas tous été identifiés ni entendus. Ainsi, le surveillant du matin n’a pas été auditionné alors qu’« on le voit paniqué sur la vidéo, multipliant les allers-retours ».
Ça traficote la vidéosurveillance oklm
Les proches d’Idir ont constaté de nombreuses incohérences entre les déclarations des surveillants, les relevés d’interphonie et les images de vidéosurveillance – d’ailleurs saisies seulement dix jours après les faits. La vidéo censée montrer le mitard et l’intervention des surveillants le 9 septembre 2020 comporte des anomalies flagrantes ; la juge l’a pourtant retenue comme authentique. Aucun des nombreux points soulevés par la partie civile n’a été pris en compte par l’instruction. Un surveillant a soutenu qu’il était passé à 15 h 20 et qu’il avait vu Idir debout derrière la grille de sa cellule, mais ce n’est pas sur les images. Une porte opportunément ouverte juste devant la caméra masque largement les allées et venues, mais on voit tout de même passer cinq ou six surveillants, ce qui est inhabituel. Un chariot qui surgit comme par magie, une porte qui bouge toute seule… tout ça suggère qu’il y a eu montage. Le mémoire souligne qu’« une cheffe de quartier est visible en train de rire devant le corps d’Idir avec un autre surveillant, ce qui pose des questions graves d’éthique, de respect du défunt, et confirme un climat d’impunité ».
L’avocat Olivier Foray parle du mitard :
« Au moment où vous découvrez à titre personnel la réalité de ce qu’est la détention, vous en saisissez toute l’inhumanité et tout ce qui peut constituer d’atteintes aux principes fondamentaux. (…) Le mitard, c’est la continuité de ces systèmes de privation de liberté que d’autres ont combattus par le passé. Le mitard, c’est lorsque vous avez commis un manquement disciplinaire : refuser d’intégrer votre cellule pour pouvoir être entendu par un chef de détention ou par la direction, parce que votre cellule est un taudis absolu ou parce que vous y êtes victime de violences ou de brimades par des surveillants. C’est un manquement disciplinaire, passible du mitard, comme avoir un portable en détention pour avoir un contact téléphonique avec votre famille, ou encore fumer un joint. Vous passez devant un tribunal interne à la prison, composé d’agents pénitentiaires ou de membres extérieurs complaisants. C’est la prison qui vous juge pour les manquements à la prison. (…) Si vous n’êtes pas d’accord avec la décision de vous placer au mitard, vous faites un recours devant qui ? L’administration pénitentiaire, évidemment. Vous pouvez ensuite faire un recours devant le tribunal administratif, qui vous dira au bout de deux ans, quand vous serez sorti du mitard depuis longtemps, que de toute façon vous aviez tort. Il n’y a aucun contrôle extérieur, c’est un système répressif qui vit en autonomie et qui échappe à tout contrôle. (…) Une surveillante auditionnée a expliqué que ces pratiques, illégales, sont quotidiennes : “Il fait un peu chier celui-ci, on lui coupe l’eau. On lui coupe l’électricité.” (…) Ça se termine par un gamin qui est obligé de boire l’eau des toilettes, parce qu’il n’a pas d’autre choix. C’est ça la réalité du mitard (…), dans lequel on peut vous laisser trente jours. Et puis, si trente jours ne suffisent pas, on peut toujours accumuler les manquements disciplinaires : il suffit d’un rapport, d’une insulte à surveillants. De toute façon, il n’y aura personne pour contredire le surveillant. La machine à broyer fonctionne de manière très simple. Et il n’y a aucun contrôle extérieur. »
Une autopsie qui pose question
À la morgue, Najet a vu de ses propres yeux des hématomes sur le corps de son fils, et elle les a photographiés. Le rapport du médecin légiste n’en fait pourtant aucune mention alors qu’un médecin indépendant a confirmé que les traces visibles sur les photos suggèrent des coups. Il a aussi relevé des incohérences majeures dans le rapport d’autopsie : les traces de strangulation ne sont pas caractéristiques d’un suicide par pendaison, et la description du corps suggère qu’il était allongé depuis longtemps quand il a été découvert. Le décès a été constaté vers 17 h 20 lors d’une ronde. Comme le geste élémentaire de prendre la température du corps n’a pas été effectué lors de la constatation médico-légale, l’heure du décès est estimée entre 5 heures du matin et 17 heures ! Cette imprécision interdit tout recoupement avec les autres éléments et empêche d’établir qui était présent lors de la mort d’Idir.
C’est pas fini
La contre-enquête apporte plus de questions que de réponses, mais elle démontre au moins que c’est une instruction outrageusement bâclée qui a conduit en juin 2025 à l’ordonnance de non-lieu contre laquelle les proches d’Idir ont fait appel. Ils savent que comme de nombreux collectifs mobilisés suite à des violences d’État, ils devront attendre des années un appel – à huis clos, pour que la maltraitance judiciaire reste invisible au public – qui confirmera le non-lieu, avant de saisir la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui finira peut-être par condamner la France. Comme l’a déclaré leur avocat : « si l’enquête sur la mort d’Idir risque de ne jamais aboutir, les mobilisations collectives permettent que le combat de Najet ne soit pas vain ».


