Gaffeuse, mutine, mais tout au service, au fond, de son petit mari : “Ma sorcière bien-aimée”, pétillante sitcom des années 1960, fut à la fois progressiste et conservatrice. La revoir s’avère instructif… et un peu crispant.
L’irréductible Samantha, entre son mari Jean-Pierre et sa mère Endora (Elizabeth Montgomery, Dick York, Agnes Moorehead). ABC – Ashmont Productions – Screen Gems Television
Publié le 01 avril 2026 à 15h58
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Un générique animé et un air sautillant reconnaissable entre mille, et hop, voilà l’espiègle Samantha qui virevolte sur son balai dans un ciel étoilé… Et finit par atterrir en chair et en os dans une proprette villa de la banlieue américaine. Sorcière et fée du logis : telle est la double casquette de Madame Stephens, épouse dévouée de Jean-Pierre (Darrin en VO) et pétillante mère de famille qui arrange les soucis du quotidien en agitant le bout de son nez… Revoir Ma sorcière bien-aimée, dont huit saisons seront disponibles sur M6+ partir du 1er avril, tient du voyage temporel au cœur de l’Amérique blanche des années 1960. Où l’on comprend ce qui a fait le succès de la sitcom, diffusée sur ABC entre 1964 et 1972 (et multirediffusée en France) : une actrice irrésistible (Elizabeth Montgomery), des gags en rafale et des effets spéciaux croquignolets dignes d’une boutique de farces et attrapes… La sitcom fut pour le public américain autant un miroir qu’une bulle de fantaisie dans un contexte social sombre marqué par la guerre du Vietman.
Parmi les séries emblématiques des Trente Glorieuses, Ma sorcière bien-aimée occupe une place à part dans la mémoire collective : par sa longévité d’abord (pas moins de 254 épisodes), mais aussi, et surtout, parce qu’elle reste perçue comme une fiction féministe, au point de faire l’objet de nombreuses études universitaires outre-Atlantique. Pour la première fois sur le petit écran, une comédie grand public interrogeait la condition des femmes au foyer. Un exemple ? Dans l’épisode 2 de la première saison, on découvre Samantha s’attelant à préparer le petit déjeuner. La mission tourne au fiasco : toasts cramés, jus d’orange renversé, café infect… Nulle en cuisine, l’épouse dévouée recourt à la magie pour présenter une table éblouissante. La série se moque des injonctions démesurées qui pèsent sur la « bonne petite ménagère moyenne », comme le dit la voix off, sommée d’être parfaite. Pour quelle finalité ? La séquence s’achève avec la satisfaction du mari, paré pour une productive journée au bureau. Autre exemple : lors d’un cocktail, la jeune épouse transforme en chien un client de son mari qui la drague très lourdement. Jean-Pierre panique : « Tu n’es que ma femme, lui, c’est ma situation ! »…
« Ma sorcière bien-aimée » (Bewitched), série diffusée entre 1964 et 1972 aux États-Unis. Saison 1 épisode 15, « La Joie de Noël ». Columbia TriStar
Bien évidemment Ma sorcière bien-aimée n’a jamais prétendu faire trembler les fondements du patriarcat (n’anticipons pas). Mais elle a sans doute amorcé une prise de conscience sur l’aliénation de la femme assignée au foyer, à la façon d’une sucrerie piégée. D’une manière subtile, Samantha incarne une forme de contestation de l’autorité du mari, usant et abusant des sortilèges malgré l’interdiction de celui-ci. Impossible pour elle de réprimer sa puissance naturelle. En la matière, rien ne vaut le culot d’Endora, la mère de Samantha, sorcière surmaquillée qui apparaît à sa guise pour dézinguer le mode de vie de sa fille et martyriser cet empoté de Jean-Pierre… Autant dire que Ma sorcière bien-aimée mérite d’être revu pour ce qu’elle est : un objet fascinant d’ambivalence, oscillant entre progressisme et conservatisme, comme le feront plus tard d’autres comédies conjugales, et en particulier Desperate Housewives.
q Ma sorcière bien-aimée, saison 1 à 8 disponibles sur M6+ le 1er avril 2026.