ENTRETIEN. Le professeur de philosophie de la religion à l’université de Cambridge, très écouté au sein des cercles conservateurs en Grande-Bretagne et aux États-Unis, défend une « politique de préférence nationale ». Et voit dans le vice-président américain, J. D. Vance, l’avenir du mouvement Maga.

Peu connu en France, il est l’un des intellectuels les plus influents du Royaume-Uni. James Orr, professeur associé de philosophie de la religion à l’université de Cambridge, murmure à l’oreille de Nigel Farage, le chef de file de Reform UK, formation nationaliste qui caracole en tête des sondages au Royaume-Uni. Il vient d’être nommé responsable du programme (Head of policy) de Reform. Et son réseau ne se cantonne pas à l’île britannique. Ce national-conservateur à la crinière blonde et à l’accent distingué est aussi un ami du vice-président américain, J. D. Vance, qui le tient en haute estime. En février, il a par ailleurs invité à Cambridge l’entrepreneur et fondateur de PayPal Peter Thiel à donner une conférence sur l’ « Antéchrist ». Entretien.

Le Point : Vous défendez une « politique de préférence nationale ». Que signifie ce concept ?

James Orr : Je suis conscient que la notion de « préférence nationale » revêt, en France, un sens particulier et politiquement chargé, mais ce n’est pas le cas en Grande-Bretagne. Je préfère, pour décrire ma propre pensée, parler de « politique du chez-soi » (politics of home). Le point de départ est simple : l’autorité politique est toujours particulière. Elle est toujours exercée par des gens en particulier, dans une communauté particulière, avec un héritage particulier.

Un gouvernement n’est pas une association humanitaire dotée d’une armée. Il existe pour servir les individus qui autorisent son existence, qui vivent sous son pouvoir, qui paient pour le financer et qui sont modelés par lui.

La préférence que j’évoque ne relève donc ni du favoritisme ni de l’exclusion, ce n’est pas un fanatisme déraisonnable pour sa propre nation. C’est la reconnaissance que toute vie morale authentique, et toute vie politique authentique, commence chez soi. C’est l’idée simple, qu’on trouve chez saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, que notre amour et nos loyautés politiques, comme les autres formes d’amour, irradient en cercles concentriques, de plus en plus faibles, de l’affection pour sa propre maison jusqu’à la communauté et à la nation – mais que, pour la plupart des gens, elle dépasse rarement ce stade.

« La Grande-Bretagne est brisée », affirme Reform UK. Qu’entendez-vous par là ?

La Grande-Bretagne a le plus haut niveau d’imposition depuis la Seconde Guerre mondiale et, de mémoire d’homme, les pires services publics. Notre productivité est au plus bas depuis quinze ans, nous connaissons la plus longue période de stagnation depuis les guerres napoléoniennes. La dette du pays approche les 100 % du PIB. Le National Health Service [NHS, service de santé britannique, NDLR] emploie plus de 2 millions de personnes, mais les listes d’attente atteignent des niveaux record.

Mais le dysfonctionnement est plus profond qu’un simple problème économique. Pendant des années, des gangs de violeurs, composés en majorité de Pakistanais, ont violé plus d’un millier de jeunes filles issues de la classe ouvrière dans des villes du nord de l’Angleterre, et les autorités, qui étaient au courant, ont choisi de détourner le regard de peur d’être accusées de racisme [une enquête nationale est en cours, NDLR]. Et la prise en otage est presque totale. La BBC, les universités, l’Église anglicane, la fonction publique, la profession juridique, l’établissement médical : une à une, les institutions qui devraient appartenir à la nation ont été colonisées par une orthodoxie progressiste mesquine, qui considère le dissensus comme de la bigoterie.

Mais « brisée » ne veut pas dire « irréparable ». La Grande-Bretagne dispose de ressources exceptionnelles en termes de capital humain, de mémoire institutionnelle, de profondeur culturelle et de soft power. Il lui manque une classe politique qui accepte d’être honnête au sujet de la gravité du problème, et sérieuse quant aux remèdes à lui apporter. C’est la raison d’être de Reform.

Des politiques nationales peuvent-elles encore être efficaces dans un monde globalisé et numérisé ?

La politique de préférence nationale peut accomplir davantage que ce que croient les nationalistes, et moins que ce que les nationalistes voudraient. L’État-nation reste la seule institution dotée d’une authentique légitimité démocratique – la seule « forme politique » – pour citer Pierre Manent – à travers laquelle les citoyens peuvent demander aux gouvernants de rendre des comptes. La démocratie sans demos [peuple, NDLR] vous laisse avec le seul kratos [force, puissance, NDLR]. Et on ne peut pas avoir de demos sans une communauté soudée par une identité commune, capable de délibérer et de décider ensemble. L’Union européenne apprend dans la douleur cette vérité.

Ce qui a changé, ce n’est pas que la politique à l’échelon national est devenue impuissante, c’est que le pouvoir a été systématiquement redistribué, en haut vers des organes supranationaux, à l’extérieur vers les marchés, sans l’accord de ceux qui auraient dû être consultés en premier lieu. Retrouver une politique nationale implique d’en retrouver les outils : une stratégie industrielle, le contrôle de l’immigration, la souveraineté énergétique, une politique technologique et la transparence démocratique.

Mon rôle en tant que responsable du programme de Reform sera, entre autres, de contribuer à transformer cette vision philosophique en programme de gouvernement.

Selon vous, le christianisme « reste le meilleur moyen de revitaliser une culture occidentale épuisée ». En quoi ?

Le christianisme est le fondement de notre civilisation. Notre conception de l’individu, de la liberté de conscience et d’expression, de la dignité de la personne humaine, de la grâce et du pardon, de la rédemption ; la distinction entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle ; l’idée que le pouvoir doit être justifié et pas seulement exercé – tout cela est un héritage direct du christianisme, qu’on le reconnaisse ou non. Quand des individus affirment qu’ils croient aux droits de l’homme, à l’État de droit, à l’égale valeur de chaque personne, ils parlent un langage chrétien, même s’ils l’ont oublié.

La crise de l’Occident n’est pas d’abord économique ni même politique. C’est une crise de sens. Nous avons perdu toute notion partagée de ce que signifie la vie humaine ou de ce que sont nos obligations mutuelles. Le libéralisme ne peut pas répondre à ces questions parce qu’il a été conçu pour rester agnostique à leur égard. Il réussit à organiser une compétition entre des préférences – en fin de compte, c’est une procédure, pas une philosophie. Contrairement au christianisme, il ne vous donne pas de raisons de vivre une vie porteuse de sens et satisfaisante.

Reform UK est-il un parti raciste, comme l’en accuse notamment la gauche britannique ?

Je n’ai jamais accordé d’attention à ces critiques – elles ne sont pas des arguments contre Reform, mais la preuve que nos opposants n’en ont pas. À mes yeux, les personnes qui formulent de telles allégations s’excluent elles-mêmes d’un débat civilisé.

En février, Peter Thiel a donné à votre invitation une conférence sur l’Antéchrist à l’université de Cambridge. Appartenez-vous au mouvement intellectuel de la néo-réaction, celui des « Lumières sombres », selon la formule du philosophe Nick Land ?

Je connais Peter Thiel depuis plusieurs années, et, autant que je m’en souvienne, nous n’avons jamais évoqué les « Lumières sombres ». C’est un penseur bien trop remuant et éclectique pour vouloir appartenir à un mouvement, et a fortiori en diriger un. Je ne fais pas partie de ce mouvement.

Il y a quelques années, je me suis donné la peine de m’informer des travaux de certains penseurs de la néo-réaction : Nick Land, Curtis Yarvin [informaticien et blogueur néo-réactionnaire, NDLR] et d’autres qui gravitent dans leur orbite, comme Bronze Age Pervert [influenceur et figure de l’extrême droite américaine, NDLR]. J’avais trouvé leur sens de la dissidence tonifiant, et leur diagnostic du libéralisme assez pénétrant. Ils ont raison de dire que les institutions progressistes sont devenues un clergé auto-perpétuant, davantage intéressé par sa propre reproduction que les sociétés qu’elles sont censées servir.

Mais le remède qu’ils proposent – ou échouent à proposer, car le nihilisme atteint rarement le stade de remède – ne me séduit pas. Ils sont trop enamourés de processus purs et d’abstraction cybernétique, trop désireux d’abandonner l’héritage humain qui rend d’abord la civilisation digne d’être défendue. Une philosophie politique qui peut diagnostiquer le déclin mais n’a pas de sens de ce que l’épanouissement signifie, qui n’a pas de racines dans une transcendance, pas d’amour évident pour les vraies gens dans des vrais lieux, n’est, en dernier ressort, rien d’autre qu’un écho plus sophistiqué du désespoir qu’elle critique.

Vous considérez J. D. Vance comme « l’avenir du mouvement Maga ». Pourquoi ?

Il représente un mouvement Maga appuyé sur une architecture intellectuelle, un trumpisme sans le drame. Quand Donald Trump agit par instinct, Vance s’appuie sur des arguments. Il comprend – et peut formuler – les raisons pour lesquelles la désindustrialisation n’est pas seulement une catastrophe économique, mais aussi une catastrophe sociale et morale. Il comprend que les communautés habitées par ses administrés ne sont pas seulement des unités économiques, mais aussi des lieux porteurs de sens, de mémoire, d’appartenance. Que l’on approuve ou non ses choix politiques, il est le premier représentant de la droite populiste américaine capable de justifier sérieusement, d’un point de vue philosophique, ce qu’il fait et pourquoi. C’est un point d’une importance capitale pour la longévité du mouvement Maga.