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Les pays baltes sont de plus en plus dans le viseur de la Russie. Campagne de désinformation accrue, violation de l’espace aérien… les menaces de la Russie envers l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie se renforcent. Dernières tensions en date : les Russent accusent les trois pays d’ouvrir leur espace aérien aux drones ukrainiens pour la frapper. Mais plus important encore, la Russie fomenterait un scénario similaire à celui de Donetsk en Ukraine, avec la république de Narva en Estonie.

L’étau russe se resserre-t-il sur les pays baltes ? « Ils ne se considèrent pas en guerre, mais pas plus en paix pour autant », explique Céline Bayou, chercheuse associée au Centre de recherche Europe-Eurasie à l’Inalco auprès du Monde.

Plusieurs incidents récents viennent renforcer cette position. La semaine dernière, deux drones ukrainiens qui devaient viser la Russie se sont finalement écrasés en Estonie et en Lettonie. Si l’un a terminé sa course dans un champ de la région de Kraslava sur le sol letton, le deuxième s’est écrasé contre une cheminée de la centrale électrique estonienne d’Auvere, à seulement deux kilomètres de la frontière russe.

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Même si ces drones n’ont donc pas atteint leur cible, la Russie y voit une participation des Etats baltes, qui laisseraient l’Ukraine utiliser leur espace aérien pour frapper le sol russe. L’administration lettone répond qu’elle s’efforce de faire en sorte que les pays baltes soutiennent l’Ukraine dans une assistance militaire, humanitaire et financière sans s’engager dans des opérations offensives ou des attaques contre le territoire russe.

Narva ou le spectre d’un scénario similaire à Donetsk

L’Estonie semblerait le pays le plus exposé à la menace russe. Depuis plusieurs mois fleurissent sur les réseaux sociaux des messages de désinformation prorusses, notamment au sujet de la région de Narva. C’est d’ailleurs dans cette dernière qu’un drone ukrainien s’est écrasé contre la centrale électrique d’Auvere.

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Cette région du nord de l’Estonie et frontalière avec la Russie est présentée dans la propagande russe sous le nom de « République populaire de Narva ». Une appellation qui rappelle fortement les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk de l’est ukrainien, qui avaient servi de prétexte à l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022.

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Avec 90 % de sa population russophone, le prétexte à une invasion est déjà presque tout trouvé pour Moscou. Disposant déjà d’un hymne, d’un drapeau et même d’un écusson, la région de Narva a déjà été plusieurs fois ciblée par des opérations de déstabilisation de la part de la Russie, qui cherche à saper l’unité nationale estonienne.

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Il est difficile de savoir qui est précisément derrière ces actes de désinformation relayés sur Telegram, TikTok et VKontakte (NDLR : un réseau social russe), signalés par le site estonien de lutte contre la propagande Propastop.

Au-delà de cette région estonienne, la Russie pourrait aussi viser la région de Daugavpils en Lettonie et le corridor de Suwalki en Lituanie, selon Michel Duclos, conseiller spécial à l’Institut Montaigne, auprès du Monde.

Un timing idéal pour le Kremlin

Même si les opérations d’intimidation russes ont commencé en 2014, elles se sont intensifiées depuis 2022 à l’encontre de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie. Depuis presque dix ans, la Russie est dans un conflit hybride avec les pays baltes, qui s’avérerait être une technique pour tester le système de défense commune de l’OTAN dont les trois États font partie. « Cela soulève une double question : à partir de quand un conflit n’est plus hybride, et s’il ne l’est plus, l’OTAN est-elle susceptible d’intervenir ou pas ? », interroge Céline Bayou.

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Un constat qui est partagé par Kirill Rogov, chercheur associé à l’Institute for Human Sciences à Vienne : « La principale motivation pouvant inciter le Kremlin […] n’est pas tant la recherche des gains territoriaux que la volonté de saper la confiance dans l’Alliance et dans les garanties de défense mutuelle inscrites dans son traité fondateur ».

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Michel Duclos insiste, lui, sur le contexte international qui joue aussi en faveur des manœuvres de la Russie. « Diplomates et médias occidentaux sont concentrés sur la guerre au Moyen-Orient, c’est un bon moment pour le Kremlin de tester Européens et Américains », redoute-t-il.