« Un sacré tour de piste. » Devant le car d’Ineos Grenadiers, Giovanni Lombardi, en connaisseur, saluait, mercredi, la performance de Filippo Ganna, deux derniers kilomètres de feu, coincé entre la meute des sprinteurs derrière lui et le loup solitaire Wout Van Aert quelques dizaines de mètres plus loin mais qu’il a arrangé à cent mètres de la ligne.
Le champion olympique de la course aux points à Barcelone, en 1992, pointait la fin du parcours en cercle autant que la capacité de son compatriote à monter les tours de son gros moteur d’ancien pistard pour revenir sur le Belge, lancé depuis 51 km dans la quête de cette course décidément maudite puisqu’elle l’avait salement envoyé au sol, il y a deux ans, puis l’avait crucifié l’an dernier dans un sprint imperdable face à Neilson Powless, à trois Visma contre un.
À côté de Lombardi, Magnus Sheffield, également un acteur du final, revivait sur une tablette la remontée de son équipier et ne put réprimer un rire admiratif. Il savait combien le Piémontais en avait pris plein la figure pour pas un rond depuis Roulers. « Pippo a dû changer de vélo plusieurs fois. Et il n’y a jamais de bon moment pour ça, surtout quand la course explose comme elle l’a fait tôt. Mais c’est un coureur incroyable. »
Assez pour rouler avec un rayon cassé durant une dizaine de bornes, tenir entre ses mains un guidon en guimauve avant d’empoigner un troisième vélo et rentrer dans le peloton à 34 km du terme. Ce qui rend sa victoire à Waregem encore plus prestigieuse selon Ian Stannard, son directeur sportif : « Oui, c’est impressionnant, très impressionnant. Il a cassé la roue très tôt dans la course mais avec la manière dont la course s’est fragmentée, c’était impossible de le rejoindre. Un vrai cauchemar mais il s’en est bien sorti et on a pu voir sa détermination à la fin. Après San Remo, il avait faim, très faim. »
Car le coureur Ineos, un an après avoir été à la lutte avec Tadej Pogacar et Mathieu Van Der Poel (2e comme en 2023), avait érigé la Primavera en priorité de sa saison mais cette épreuve qui se joue parfois à la roulette l’avait relégué (33e) sans fleur ni émotion. « Peut-être que je n’avais pas bien récupéré après Tirreno, a-t-il expliqué. Mais les jambes que j’avais aujourd’hui (mercredi) et aussi à Gand (34e, dimanche) sont complètement différentes de celles à San Remo. Malheureusement, la forme est peut-être arrivée une semaine trop tard. Mais, au final, je gagne aujourd’hui (mercredi) et je suis heureux. Cela compense un peu ma grande déception. »
Car l’Italien connaît son palmarès, « surtout des victoires en contre-la-montre plutôt que sur route. Gagner ici en Belgique, pour moi, c’est vraiment spécial. Aujourd’hui, c’était un jour particulier. Je ne suis peut-être pas le coureur le plus fort pour ce type de courses quand on voit le palmarès incroyable des coureurs devant moi. Cette victoire me donne de très bonnes sensations pour la suite. » La suite ? Normalement, Roubaix dans dix jours, mais au sein de son équipe, un directeur sportif a glissé que les plans pouvaient changer, sous-entendant que, sur sa forme, avec la présence également de Remco Evenepoel pour renverser la table, Ganna pourrait être au départ du Ronde, dimanche. « Il doit appeler ma copine parce qu’elle a prévu un dîner pour Pâques, a souri l’Italien. Avec de grands noms comme Wout, Mathieu, on sait que le podium est très difficile à aller chercher. Mais l’an dernier, j’ai aussi fait un top 10 (8e), donc il ne faut jamais dire jamais. Je suis ouvert à tout. Mais je le répète : j’ai un bon dîner qui m’attend et une télé de 165 cm, je peux m’asseoir sur le canapé et regarder la course tranquillement (rires). »
Malgré sa cruelle deuxième place, Wout Van Aert a d’autres plans que s’enfoncer entre les coussins. Ses deux raids, celui d’hier (mercredi, avec notamment Romain Grégoire) et de In Flanders Fields dimanche, rappelle sa forme du moment. Même si, une nouvelle fois, il retourne fanny dans son car où Richard Plugge, le patron de la formation néerlandaise, ne rigolait vraiment pas.
Grischa Niermann, son directeur sportif, à peine plus puisqu’il estimait que « partir en solitaire était la meilleure option. On s’attache à la bonne forme de Wout et de Christophe (Laporte, 7e) mais, au final, tout tourne autour de la victoire, et aujourd’hui (mercredi) on a perdu. » Pas de bière, donc, pour les Visma que Ganna avait prévu, au contraire, de s’enfiler pour fêter, à 29 ans, son premier succès sur une course d’une journée.