Il devient artiste. Embrasse une nouvelle vie qui se trace comme une évidence. « J’ai toujours voulu rencontrer des artistes, aller dans leurs ateliers et dans les musées tout le temps », témoigne-t-il sans rien regretter. Il parle d’un basculement tranquille qui sonnait plus juste.
Entre horizons suggérés et couleurs superposées, Pierre Debatty, 60 ans ce 2 avril 2026 et 40 ans de pratique de la peinture, nous balade dans des univers oniriques où chaque regardant finit par tracer son itinéraire parlant à son âme. ©Pierre Wiame
Le néo-artiste fait les choses dans l’ordre: d’abord, remettre son cabinet. Puis, apprendre à peindre, chez lui, dans la dépendance de ce qui fut une ferme. C’est une ancienne étable où « il pleuvait sur mon chevalet ». Il a refait le toit, métamorphosé le lieu.
À l’académie, il a pour professeur un certain Pierre Debatty. Sous sa houlette, le peintre en herbe a vite appris, signe qu’il avait bien une autre route à prendre. Ce samedi d’avant Pâques, nous le rencontrons dans sa galerie baptisée Artness, aménagée là, donc, où des vaches soufflaient de leurs naseaux en rang. Rue des Fermes, sur les hauteurs de Namêche, Denis Héger nous reçoit sans manière, avec chaleur et un café.
Ancienne étable transformée, la galerie Artness, créée en 2024 par Denis Héger, a conservé ses murs bruts et son atmosphère chaleureuse, entre pierre, bois et lumière douce. ©Pierre Wiame
Dans la galerie, un feu de bois dispute les nappes de lumière printanière traversant les fenêtres. Il entretient une ambiance singulière de samedi à la campagne qui réchauffe. Rien à voir avec une guindée galerie de ville. Sous ces feux redoublés, des toiles lyriques grand format prennent les murs. « Moi, c’est modeste, je ne suis que l’élève. Le maître, il est par là et occupe tout l’espace », entame le galeriste.
Le maître, c’est Pierre Debatty, celui par qui tout est arrivé. Aux cimaises, la quarantaine de ses tableaux retentit, tel un solo de virtuose du pinceau.
Sur la table, à l’entrée, un livre négligemment posé entre en résonance avec ces murs ayant gardé en mémoire leur lointaine ruralité. Le sens du Beau, de Luc Ferry, y retrouve sens et force.
Le beau, ce fil invisible
L’ouvrage, qui annonce remonter aux origines de la culture contemporaine, semble accompagner le regard, de toile en toile, comme un fil invisible. Au-delà, il invite à explorer ce qui, dans nos vies fracassées par le stress, continue de relier les humains à l’essentiel.
À Namêche, Pierre Debatty déroule des paysages à foison, mais tous sujets à interprétation. Ce sont des lignes, des couleurs qui se croisent, se heurtent parfois, s’apaisent ailleurs. Télescopages bruts et collisions en chaîne qui se décantent en promenades intimes et rêvées. Mais aucune de celles-ci n’est imposée. Le regard qui circule les invente à sa guise. Dans ce monde onirique, « chacun trouve l’univers qu’il a envie de trouver », poursuit Denis Héger.
Dans les œuvres de Pierre Debatty, les lignes structurent l’espace tandis que les couleurs ouvrent à une promenade libre, laissée à l’interprétation du regard. ©Pierre Wiame
Quelques toiles de Pierre Debatty sont immenses, au diapason de son expérience et de son talent. Excusez du peu, mais il a 60 ans (le 2 avril) et 40 ans d’escapade dans sa riche palette. Il expose rarement à Namur. La dernière remonte à 2021. C’était à l’abbaye Notre-Dame du Vivier, dans l’ancien dortoir des religieuses, la plus grande et la plus lumineuse salle. « Nous étions quatre à y exposer, dont Joaquim Hernandez et moi-même. Et ce fut un succès qui m’a donné l’idée de créer ma propre galerie », glisse l’ex-avocat.
On en revient au livre traitant du Beau. Peut-il être abstrait ? En tout cas, il peut être ce moment où quelque chose, devant la toile d’un espace impossible, ou sans limite, surgit et fait écho chez le regardant. Une couleur, une ligne, un souvenir qui remonte.
Le galeriste évoque ces collectionneurs qui vivent avec les œuvres de Debatty comme avec des fenêtres ouvertes. Chez Artness, il faut prendre le temps de regarder en profondeur, comme on s’engage dans une promenade.
« Le lointain et l’infini », actuellement exposée à ma galerie Artness de Namêche. Les toiles de Pierre Debatty sont faites de strates et de couleurs, à mi-chemin entre paysage et abstraction. ©Pierre WiameArtiste et guide sa propre exposition
L’artiste star de la galerie Artness y sera présent ce vendredi 3 avril, à 18 h, pour guider les visiteurs à travers ses propres œuvres, les décoder et les faire parler. Rendez-vous rue des Fermes, 17 à Namêche (Andenne).
Info: www.artness.be
Vie et œuvre
Qui est Pierre Debatty ? Il est né à Uccle le 2 avril 1966. Ce mardi, il a 60 ans moins deux jours. Depuis 1988, il expose en Belgique, en France, en Allemagne et en Suisse. Il est professeur de peinture à l’académie des beaux-arts de Namur depuis 1994. Il est récemment revenu d’une résidence d’artiste en Chine, où il expose depuis 2022. À la galerie Artness, trois espaces distincts montrent les différentes facettes de son art: au rez-de-chaussée, de grandes toiles traduisent l’imagination prolifique et haute en couleur du peintre, ainsi que son goût affiné pour le paysage. Ce sont souvent de grands espaces dans lesquels sillonne une route ou traverse une rivière. À l’étage, des vestiges industriels de ses débuts carolo, telles des montagnes noires, se tranchent sur les murs blancs. Ailleurs, ses œuvres de papier convoquant encre, aquarelle, fusain, pastel gras ou brou de noix, dénoncent des dérèglements climatiques.
Le lac perché
Parmi les huiles de Denis Héger, un Lac perché (son intitulé) détonne. Il a d’ailleurs beaucoup de succès confie-t-il. On devine la tranquille surface liquide en arrière-plan, étreint au cœur d’un panorama chatoyant, moucheté de rose. Il est à bonne école, pense-t-on.
Après le maître, l’élève. A travers ce lumineux « Lac perché », visible à la galerie Artness, on voit que Denis Héger est allé à bonne école. ©Pierre Wiame