Les montants détournés donnent le tournis. La semaine dernière, 7 personnes étaient mises en examen Ouverture dans un nouvel onglet, suspectées d’avoir escroqué l’Assurance Maladie de 58 millions d’euros dans 18 centres de santé, essentiellement dentaires, répartis sur tout le territoire. “Ce réseau a réussi à robotiser la facturation d’actes fictifs”, nous explique une source proche du dossier. “C’est une affaire exceptionnelle par son ampleur », commente pour sa part Fabien Badinier, le directeur de la lutte contre la fraude à l’Assurance Maladie. D’après des sources interrogées par la cellule investigation de Radio France, ces escrocs avaient adopté les codes du grand banditisme. Ils utilisaient de fausses identités, ne conversaient jamais par téléphone, ils étaient équipés de brouilleurs et variaient leur itinéraire à chaque déplacement. L’auteur principal logeait dans un Airbnb qu’il “pouvait quitter en 30 secondes”.
“On a souvent l’impression que les fraudes aux prestations sociales viennent de particuliers qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce n’est pas du tout ce qui ressort de nos enquêtes”, commente le général José Montull, chef de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), en charge des investigations dans cette affaire hors-norme, sous l’autorité de la JIRS (Juridiction interrégionale spécialisée) de Paris. Pour le général Montull, le portrait-robot des fraudeurs de la “Sécu” a évolué ces dernières années : “Nous avons affaire à des gens qui détournent des millions d’euros et qui ont un train de vie de flambeurs. Ils louent des appartements à 13 000 euros par mois à côté de la place Beauvau [à Paris, siège du ministère de l’Intérieur, NDLR], ils se déplacent en hélicoptère et achètent des véhicules de luxe. Donc on n’est pas du tout dans un schéma de fraude du pauvre”, poursuit le général Montull.
“Le système a été dévoyé”
Ces dernières années, les dérives se sont concentrées dans les centres de santé, dentaires et ophtalmologiques notamment. Ces centres ont ouvert un peu partout depuis la loi Bachelot de 2009, qui avait supprimé l’agrément préalable des autorités de santé pour faciliter leur ouverture. “Certains se sont engouffrés dans la brèche en se disant qu’il y avait de l’argent à se faire”, dénonce l’ex-députée et ancienne ministre Fadila Khattabi. “L’objectif premier, tout à fait louable, était l’installation de centres de santé dans les zones sous dotées, notamment en milieu rural. Mais on a vu des centres de santé s’installer surtout en milieu urbain. Le système a été dévoyé.”
“Des consultations à 200 ou 300 euros”
Dans les 3000 centres de santé qui existent en France, on pratique le tiers payant, le patient n’a rien à débourser et cela a créé un effet d’aubaine pour les fraudeurs.
“Par exemple, une personne qui vient simplement pour un renouvellement de lunettes, ça doit lui coûter entre 30 et 40 euros la consultation”, explique Thierry Bour, ophtalmologue à Metz et responsable de la commission “exercice illégal” au Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). “Mais à l’arrivée, il y a des facturations de l’ordre de 200 à 300 euros. Comme les patients ne reçoivent le relevé sur leur compte Ameli que trois jours plus tard, personne ne va vérifier et personne ne se plaint”.
Parmi les scandales de ces dernières années : l’affaire Alliance Vision, 21 millions d’euros de préjudice pour l’Assurance Maladie et une instruction toujours en cours. Notre enquête montre comment des actes fictifs y auraient été facturés par milliers. “Il y avait toujours cette petite pression ‘il faut facturer’. On cotait [facturait, NDLR] des fonds de l’œil pour 80 % des patients. Même s’ils n’étaient pas réalisés, il fallait qu’on les cote”, raconte pour la première fois Mathilde (le prénom a été modifié), ancienne secrétaire médicale au centre Alliance Vision d’Amiens. Nous révélons également que l’instigateur présumé de cette fraude gigantesque a été arrêté début mars en Israël et que la France vient de demander son extradition.
Les 13 établissements de soins du groupe privé Alliance Vision ont été déconventionnés par l’Assurance Maladie en juillet 2023. ©AFP – PASCAL SONNET / HANS LUCAS“Leur objectif est de piller le système”
Depuis la loi Khattabi de 2023, l’agrément préalable à l’ouverture des centres de santé a été rétabli. Mais on assiste à une fraude de plus en plus ingénieuse. “Dans nos dernières enquêtes, on a eu affaire à des centres de santé 100 % fictifs”, raconte le général José Montull. “Auparavant, le projet d’escroquerie était consubstantiel à la création du centre. Mais pour habiller la légende, le centre dispensait des soins réels pour donner le change en cas de contrôle. Aujourd’hui, on a affaire à des coquilles vides, des centres sans patient.” Les fraudeurs adressent à l’Assurance Maladie des demandes de remboursement complètement fictives en usurpant les données de patients. “Les demandes sont dispersées dans plusieurs caisses pour retarder la détection de la fraude”, selon le général Montull.
“Ce n’est plus de la fraude opportuniste”, explique Marc Scholler, le directeur financier de l’Assurance Maladie. “On a quelque chose de nouveau, d’extrêmement agressif et dont l’objectif est de piller le système extrêmement vite.” Pour lutter contre la fraude, l’Assurance Maladie dispose aujourd’hui de 1700 agents répartis dans les caisses locales (CPAM). Parmi eux, depuis début 2025, 60 enquêteurs judiciaires – d’anciens gendarmes ou d’ex-policiers – viennent apporter leur expertise. Résultat, l’an dernier, l’Assurance Maladie a pu détecter et stopper “723 millions d’euros de fraude” tous secteurs confondus, a annoncé hier la ministre de la santé Stéphanie Rist. Un chiffre en hausse de 15% par rapport à 2024.
Détournement de fonds présumé dans des cliniques
La cellule investigation de Radio France a également enquêté sur le groupe de santé Avec. Regroupant au total 10 000 salariés, il a été fondé par l’économiste Bernard Bensaid et détient plusieurs établissements médicaux. En juillet 2025, cet homme d’affaires, que ses détracteurs surnomment “le Bernard Tapie de la santé”, a été condamné à une interdiction de gérer toute société pendant 7 ans par le tribunal de commerce de Bobigny.
Et ses ennuis ne s’arrêtent pas là puisqu’il sera jugé en septembre prochain à Grenoble pour détournement de fonds et prise illégale d’intérêts. En cause, sa gestion de la clinique mutualiste de Grenoble qu’il a reprise en 2020. Il est soupçonné d’avoir fait remonter 8 millions d’euros de prêts de la clinique vers le siège de son groupe et de n’en avoir remboursé qu’une petite partie. On lui reproche également d’avoir facturé 4,2 millions d’euros à la clinique pour des prestations administratives et numériques, des frais jugés “exorbitants” par les salariés.
“Cela nous a mis en difficulté”
Pour l’avocate du syndicat Force Ouvrière de la clinique, Maître Laure Germain Phion, ces manœuvres financières relèvent du détournement de fonds publics. “La clinique mutualiste est financée par des fonds qui proviennent de la Sécurité sociale et par des subventions de l’Agence régionale de santé. Il s’agit de fonds publics ou parapublics qui n’ont pas pour finalité de se retrouver dans la comptabilité d’une société commerciale”, estime l’avocate. Contacté par la cellule investigation de Radio France, Bernard Bensaid dément ces accusations et affirme qu’il a remboursé le prêt de 8 millions.
Depuis août 2023, le fondateur du groupe Avec est aussi visé par une enquête du Parquet national financier pour détournement de fonds publics, fraude fiscale, abus de biens sociaux, abus de confiance et banqueroute.
Au cœur des investigations, sa gestion de deux autres cliniques à but non lucratif, à Marseille et Toulon. Le schéma est sensiblement le même qu’à Grenoble. À la clinique Bonneveine de Marseille, le groupe Avec a fait remonter 5,2 millions d’euros de prêts et ne les aurait pas remboursés, selon une source proche de l’enquête. À la clinique Malartic de Toulon, il a facturé d’importants frais de prestations, à hauteur de “1,9 million d’euros” selon Joëlle Arnale, déléguée CGT. “Cela nous a mis en difficulté et on est entrés en litige avec lui parce qu’on n’était pas d’accord avec sa façon de faire.”
Sur ces fameux frais de prestations appliqués à tous les établissements du groupe, un ancien administrateur d’Avec témoigne pour la première fois : “On a le droit de facturer des frais de gestion quand on est un groupe national, une holding ou une structure importante. Ces frais sont en général autorisés par les pouvoirs publics”, explique-t-il à la cellule investigation de Radio France. “Mais de là à en faire un système de remontée d’argent comme c’était le cas… La location de voiture, les téléphones, les services informatiques, tout cela était facturé à un prix exorbitant par Avec à ses différents établissements. » Bernard Bensaid répond à Radio France que ces conventions de services sont tout à fait “légales” et “inférieures à ce qui se pratique ailleurs”, “chez Ramsay” et dans le “groupe Pauchet” notamment.
Remontées de trésorerie tous les jours à 6 heures
Un autre ancien haut dirigeant du groupe Avec, qui a accepté lui aussi de nous rencontrer, décrit pour sa part une comptabilité “opaque”. “Le groupe Avec a géré jusqu’à 300 établissements”, explique-t-il. “On avait des remontées de trésorerie qui passaient tous les matins, souvent à 6 heures, d’établissement en établissement. Ce sont des centaines de millions d’euros qui ont transité vers les comptes des différentes structures. Et à un moment, vu le nombre de virements en une journée, on finissait par en perdre la trace.” Confronté à ce témoignage, Bernard Bensaid répond que ces virements sont tout à fait “légaux”. “C’est une pratique de cash pooling parfaitement standard dans la gestion de tous les groupes de cette envergure. Elle permet de financer les établissements déficitaires avec les excédents des établissements bénéficiaires : c’est le principe même de la mutualisation”, affirme le fondateur d’Avec.
8 millions d’euros au Luxembourg
Reste qu’un virement pose question : il apparaît dans les comptes 2024 de la société de tête du groupe Avec, bilan que nous avons pu consulter. 304 000 euros ont été transférés vers un établissement de tourisme en Israël. D’après Bernard Bensaid, cette opération serait à fait légale et correspondrait à l’acquisition par le groupe Avec de la moitié d’un hôtel nommé Maya Rishon et situé à Rishon LeZion, au sud de Tel Aviv.
Toujours selon nos informations, Bernard Bensaid dispose de 8 millions d’euros sur des comptes à l’étranger. Selon lui, il s’agit d’assurances-vie au Luxembourg “sans rapport” avec le groupe Avec, et “déclarées au fisc français”.
Cette affaire aux multiples ramifications pose en tous cas la question du manque de contrôle de l’État et des agences régionales de santé sur ces groupes privés qui reprennent des établissements de santé à but non lucratif. “Il y a des millions d’argent public qui sont derrière tout ça. C’est hyper inquiétant que l’État et son administration ne soient pas en capacité de s’organiser pour répondre à une telle prédation”, dénonce Christophe Ferrari, le président de l’agglomération grenobloise.
Lire l’enquête intégrale sur franceinfo.fr
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