“Tutoiement ou vouvoiement ?” s’interroge l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, dans son édition parue le 2 avril. Alors qu’en Allemagne le Du (“tu”) semblait l’avoir emporté sur le Sie (“vous”), “cette pseudo-familiarité plonge beaucoup de gens dans l’incertitude, provoque des malentendus et crée un désir de distance au travail”, constate Sebastian Hammelehle. Et, selon le journaliste, la volonté d’en finir avec “la tyrannie du tutoiement”, ainsi que le “désir de respect”, émane aussi des jeunes générations.
“Dans la publicité, les offres d’emploi, sur les messageries instantanées, dans les transports publics”, mais aussi “dans les entreprises, les rédactions” et même en politique, “le ‘tu’ donne le ton de la communication publique”, écrit Sebastian Hammelehle. Au-delà de la question de la politesse, le journaliste y voit une volonté de dépasser le système d’antan, où le vouvoiement permettait de montrer son rang. Car le “tu” suggère l’ouverture à l’autre, la proximité.
Outre-Rhin, cette tendance ne va pas de soi, rappelle le Spiegel. Après un premier tournant dans la seconde moitié du XXe siècle, en partie sous l’influence de la culture américaine en Allemagne de l’Ouest après la Seconde Guerre mondiale, l’implantation d’entreprises scandinaves aurait également contribué à populariser l’idée d’une société “plus décontractée”.
Une illusion de proximité
Pour le mieux ? Le journaliste en doute. Car les pratiques ne se sont pas pour autant unifiées, perturbant notamment les non-natifs apprenant l’allemand. Exemple frappant : “La Deutsche Bahn tutoie quand elle recherche du personnel, mais vouvoie les passagers quand ils achètent un billet. Sur son site, tantôt elle tutoie, tantôt elle vouvoie sa clientèle, selon le lien sur lequel on clique.”
“On a besoin de toi !” ; “On se tutoie !” : dans un contexte professionnel, le tutoiement peut être plus oppressant que libérateur, surtout s’il est imposé par la hiérarchie, fait remarquer Der Spiegel. Benjamin Bartz, consultant de 38 ans, évoque un “caractère informel de façade”, visant à “faire effet vis-à-vis de l’extérieur”, et non une “véritable proximité”. Robert Eberhardt, libraire, raconte, lui, avoir eu affaire à un milliardaire hambourgeois qui tutoyait ses employés, les appelait même par leur prénom, mais a tout de même fini par presque tous les licencier.
Ainsi, sans revenir à un formalisme permanent, un vouvoiement plus courant permettrait de conserver une nécessaire “distance”, note Hammelehle. Après tout, nos collègues, professeurs ou voisins ne sont pas tous des amis avec lesquels on partagerait volontiers une “petite bière”, conclut le journaliste.