Quand ils arrivent dans un nouveau club, la plupart des entraîneurs passent leurs journées enfermés dans leur bureau pour mettre en place un plan d’action. Pierre Sage, pour sa part, a préféré sortir prendre l’air. En début de saison, le néo-coach lensois a visité de son propre chef le centre historique minier de Lewarde, qui retrace trois siècles d’exploitation du charbon dans la région, s’est invité au café Muriel, véritable institution pour les supporters lensois depuis un demi-siècle, avant de passer du temps dans d’autres lieux emblématiques de la culture locale.

Manière de comprendre où il mettait les pieds. Et de s’acheter à peu de frais la sympathie des supporters ? Ce serait mal connaître le bonhomme qui, d’après ceux qui l’ont côtoyé, voit simplement son métier comme un tout. Une particularité qui explique en grande partie un début de carrière unanimement considéré comme très réussi, à l’OL pendant un peu plus d’un an puis désormais au RCL, qu’il guide cette saison dans une improbable course au titre face au PSG.

« Il a une très bonne intelligence situationnelle. Quand il arrive dans un environnement, il perçoit les éléments, il est capable d’analyser très vite pour comprendre les leviers et s’adapter parfaitement », pose Franck Thivilier, une des personnes qui ont le plus compté dans son parcours.

Responsable du BEPF (Brevet d’entraîneur professionnel de football) pendant 10 ans, instigateur de l’ultra-moderne centre de recherche de Clairefontaine, Thivilier est un technicien qui fait référence au niveau international. Il a connu Sage aux tournants des années 2010, quand il travaillait à la Ligue Rhône-Alpes, et a tout de suite perçu quelque chose de différent chez celui qui était alors le (très) jeune directeur sportif du FC Bourg-Péronnas.

Pour preuve, il n’hésitait pas à le solliciter régulièrement pour intervenir sur des formations. « Il faisait partie des techniciens qui se posaient des questions, avaient réfléchi à l’activité et étaient capables de parler de leur expérience en club de manière claire, explique Thivilier, aujourd’hui directeur de la performance pour la Fédération saoudienne. La communication est quelque chose de naturel chez lui. »

Curiosité

Dans toute cette panoplie, la curiosité semble être le moteur principal du natif de Lons-le-Saunier (Jura), ancien gardien de but de niveau amateur avant de s’engager dans la voie du management à peine la vingtaine atteinte. C’est elle qui va le pousser à explorer toutes les pistes possibles, qui le mèneront à occuper des fonctions aussi variées que recruteur (Châteauroux), DS (CS Belley, US Oyonnax et donc FC Bourg-Péronnas), entraîneur adjoint (U19 d’Annecy, Lyon – La Duchère, Red Star) et numéro un (Chambéry, U16 de l’OL), avant le grand saut dans l’élite pour lequel il s’était préparé pendant vingt ans.

Le tout en ayant transformé ce qui peut être perçu comme une faiblesse en une grande force, observe Franck Thivilier :

« Quand on vient du monde amateur, on n’est pas légitime chez les professionnels. Et on ne le sera jamais. Par contre, on peut devenir crédible. La crédibilité, c’est au quotidien, tout ce que tu fais, la manière dont tu agis, dont tu te comportes. C’est l’expertise, le regard. Ça va être ça ta valeur ajoutée, tu amènes quelque chose que les autres ne sont pas capables de faire. »

Dans les nombreuses interviews accordées par Pierre Sage sur le jeu et le métier d’entraîneur, le coach lensois fait souvent référence aux travaux de Jean-Francis Gréhaigne, docteur en STAPS et un des chercheurs français les plus reconnus sur le football. Ce dernier parvient à montrer comme personne en quoi ce sport est « intelligent et complexe », vante Sage.

Les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises. Et on peut dire que l’élève suscite l’admiration du maître. « Il va chercher des connaissances partout, par les contacts avec ses pairs, ses voyages, des visites dans des clubs, puis par ses lectures, apprécie Gréhaigne. Et surtout, il les incorpore ensuite à son travail, en testant. Il se sert des entraînements comme d’un terrain expérimental. »

Pierre Sage aux côtés de Jean-Francis Gréhaigne (au centre) lors d'une rencontre à Lyon. Pierre Sage aux côtés de Jean-Francis Gréhaigne (au centre) lors d’une rencontre à Lyon.  - Linkedin Pierre Sage

Sans être un « mentor », l’universitaire a fourni une base solide sur laquelle le technicien a apporté sa propre sensibilité.

« Il a adopté l’approche systémique, c’est-à-dire que quand on bouge quelque chose, on bouge l’ensemble, développe Gréhaigne. Et l’ensemble est en évolution constante. La deuxième idée, c’est celle du rapport de force. Rien ne peut être compris sans comprendre les relations d’opposition. Par exemple, ce n’est pas parce qu’on vous donne la composition d’une équipe que vous allez savoir comment elle va jouer. »

Cette méthode, que l’on peut qualifier de globale, Pierre Sage en parle lui-même longuement dans une interview publiée sur le site « Entraînement football pro » en avril dernier. « Ils sont peu nombreux à être capables d’expliquer quels sont les attendus théoriques sur lesquels ils s’appuient. Lui le fait », poursuit le chercheur. Ce plaisir de la pédagogie est frappant chez l’ancien de l’OL. La petite séquence dans laquelle il discute tactique avec un jeune supporter du Racing, diffusée début mars par Ligue 1 +, a été saluée assez largement dans le milieu et sur les réseaux.

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La journaliste Alicia Dauby, qui a suivi cette saison plusieurs matchs de Lens en bord-terrain pour la chaîne de la Ligue, n’a que des compliments à faire sur la façon d’être de l’entraîneur. « Un bonheur » pour la profession, en sourit-elle. « Avec lui, il n’y a jamais d’appréhension. Tu sais d’avance que quand il arrivera à ton micro, il sera toujours ouvert, aimable, et surtout prêt à parler de jeu, de manière ultra intéressante et accessible, apprécie notre consœur. En plus, il est d’humeur égale, quel que soit le résultat, toujours très respectueux. »

Depuis sa position privilégiée, elle a pu aussi observer la manière dont il parle à ses joueurs dans le feu de l’action. « Toujours dans la recherche du détail », Sage n’est pas du genre à noyer son équipe sous un flot ininterrompu de paroles. « C’est vraiment quelques consignes, précises, distillées tout au long du match, et sans jamais crier », poursuit la journaliste. Dans l’intimité du vestiaire, la justesse de mots est également mise en avant par ses joueurs.

Plus que la méthode, « la cohérence »

De ce point de vue, une autre séquence marquante de la saison est la vidéo de sa causerie à la mi-temps d’un match contre Auxerre, en janvier, alors que les Lensois étaient pris dans un bourbier pas possible (0-0). Pas de coup de gueule, mais un discours intense, dans lequel il demande d’abord leur avis aux joueurs, avant de rappeler de manière simple mais ferme ce qui doit faire la force de cette équipe.

Sa conclusion dessine un horizon collectif : « Le changement que l’on va opérer entre la première et la deuxième mi-temps, il doit être fondateur de l’équipe qu’on doit être pour aller chercher quelque chose. »

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Au final, le Racing l’emportera 1-0, pour porter sa série à neuf victoires d’affilée en championnat. Cette capacité à mobiliser ses joueurs sur un projet dont ils sont les acteurs principaux, est au moins aussi importante que la méthode dont on parlait plus haut, estime Franck Thivilier.

« Ce que Pierre a de spécial, c’est sa cohérence. La méthode, chacun a la sienne, ce n’est pas elle qui fait qu’on gagne, c’est la cohérence que l’on met dans son application, insiste le formateur. Etre cohérent sur le projet de vie, sur le projet de jeu. Si vous avez ça, et que votre projet est de qualité, vous aurez l’adhésion de vos joueurs. C’est la clé, et il a compris ça. Son projet est bon, et son management, qui est un exercice délicat entre de la fermeté et de la bienveillance favorise l’adhésion. »

Il n’est pas le seul en France, tient à souligner Thivilier, qui observe une belle génération d’entraîneurs en train de monter, parfois sous les radars, comme Alexandre Dujeux à Angers, Patrick Videira au Mans ou Baptiste Ridira à Dijon. Ça ne dérangera certainement pas Pierre Sage de partager un peu la lumière, lui qui n’a pas oublié d’où il vient.

Notre dossier sur le RC Lens

Anecdote qui illustre bien le personnage, le Jurassien avait épaté ses futurs patrons lensois lorsqu’il avait accepté tout de suite, lors des négociations, l’idée de ne venir qu’avec un seul adjoint pour privilégier l’intégration de Bilal Hamdi (34 ans, auparavant en charge de la préformation) et la promotion de Pierre Capitaine (25 ans) comme spécialiste des coups de pied arrêtés. Les deux parties étaient vraiment faites pour s’entendre.