En 1979, Emilie Vath fuit les Khmers rouges à travers la forêt cambodgienne avec sa famille. Alors qu’elle veut se rafraîchir à un point d’eau, un homme la bouscule et sa vie bascule. « J’ai posé mon pied sur une mine, il y a eu une détonation, je me souviens juste d’un voile noir. En revenant à moi, j’ai vu que j’avais la moitié de ma jambe gauche déchiquetée. » Elle était alors tout juste âgée de 5 ans.

Au côté d’Handicap International, la quinquagénaire alerte sur les effets dévastateurs du retour des mines antipersonnel. En 2025, pour sécuriser leurs frontières, cinq pays frontaliers de la Russie – l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne – ont décidé de sortir du traité d’Ottawa, signé en 1997, qui interdit ces armes. L’ONG lance ce 4 avril, journée de sensibilisation contre les mines antipersonnel, une grande campagne pour les appeler à tenir leurs engagements.

Emilie Vath alerte sur les impacts dévastateurs des mines antipersonnel lors d'une conférence d'Handicap international le 31 mars 2026 à Paris. Emilie Vath alerte sur les impacts dévastateurs des mines antipersonnel lors d’une conférence d’Handicap international le 31 mars 2026 à Paris.  - Emilie Jehanno/20 Minutes« Une mine détruit physiquement et psychologiquement »

Pour Emilie Vath et Gniep Smoeun, une autre survivante cambodgienne de mines antipersonnel, ce retrait est inacceptable. « C’est une insulte aux victimes. Une mine, c’est quelque chose qui détruit physiquement, on boite avec la prothèse, poursuit la seconde qui a perdu sa jambe droite. Ca détruit aussi notre avenir, nos ambitions. Psychologiquement, c’est lourd. »

Dans la jungle, Emilie Vath reçoit les soins d’urgence, sans médicaments, puis est portée sur une civière les quinze jours suivants jusqu’au camp de réfugiés de Khao I Dang à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. « J’ai vu, là, qu’il y avait de nombreuses personnes avec des bras ou des jambes en moins, dont une grande majorité d’enfants », décrit-elle.

Une première prothèse en bambou

Sur place, les médecins constatent que la gangrène gagne sa jambe, ils l’amputent et elle est plongée dans un coma dont elle sortira un mois plus tard. Une fois sa jambe cicatrisée, elle est équipée d’une prothèse en bambou, fabriquée dans un atelier d’Handicap International. « Au début, ça m’a fait très mal, il n’y avait rien pour diminuer la douleur, se souvient-elle. Mais dès que j’ai pu poser mon pied appareillé par terre, je me suis exclamée : “Enfin, je marche de nouveau comme les autres !”. » Il faut alors apprendre à retrouver l’équilibre et à utiliser la prothèse qui est un modèle rudimentaire.

Dans le camp, elle fait « les 400 coups » avec Gniep Smoeun, qui avait environ 10 ans au moment où elle a perdu sa jambe. Elles jouent ensemble au foot en béquilles, vont embêter les adultes qui travaillent sur place. Leur départ pour la France a lieu quelques mois plus tard. Emilie Vath rejoint avec sa famille un foyer en Champagne-Ardenne, tandis que Gniep Smoeun est admise à Poissy avec sa mère paraplégique et sa sœur. « Ma mère a fait une dépression. On pensait que c’était provisoire de venir en France, mais c’est du provisoire qui a duré. »

Un combat quotidien pour les survivantes

Aujourd’hui, Emilie Vath est assistante de direction dans une association sportive, toujours en Champagne-Ardenne. Gniep Smoeun, est devenue infirmière et habite en Bretagne. Toutes deux n’évoquent pas leur passé auprès de leurs collègues, par pudeur. « Dans le milieu médical, on essaie de garder pour nous ce que l’on a même si c’est dur, ajoute Gniep Smoeun, car les gens ont leurs problèmes. Mais a contrario, comme je suis handicapée, mes patients sont dans une bienveillance incroyable. »

En Ukraine ou en Syrie, les mines antipersonnel continuent de faire d’autres victimes. Peu chères à fabriquer, ces armes tuent indistinctement et restent une menace après la fin du conflit..

« J’ai marché sur la mine il y a plus de quarante ans, poursuit Gniep Smoeun, et depuis, c’est un combat quotidien, un combat professionnel, familial et personnel. Quand je suis devenue maman, je me suis demandé si j’allais en être capable. » Emilie Vath, elle, décrit au début, la honte, puis la difficulté à affronter le regard des gens qui cherchent à définir pourquoi elle boite. « Je ne veux pas de pitié, alors je parle rarement de ma prothèse, souligne-t-elle. Tous les jours, on doit être plus fort que les gens valides. »