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Depuis quelques jours maintenant, nous assistons médusés à la création d’une officieuse « Commission de validation idéologique » sur une œuvre de fiction cinématographique. Pour l’instant, elle n’est encore qu’informelle, faisons donc en sorte qu’elle ne puisse prendre davantage d’ampleur, voire s’institutionnaliser. Cette œuvre de fiction, c’est « les Rayons et les ombres », fresque coup-de-poing de Xavier Giannoli sur la collaboration française, sortie sur nos écrans le 18 mars dernier.
Nous sommes trois historiens à avoir suivi et accompagné le réalisateur du film dans sa collecte d’informations puis dans l’écriture de son scénario. Son travail passionné l’a poussé à lire tout ou presque sur ce qui touchait à son sujet : thèses publiées, biographies, enquêtes. Rien ne lui a échappé. La presse et les images de l’époque ont été aussi dépouillées.
Constamment, Xavier Giannoli nous faisait part de ses avancées. Il nous interrogeait, puis revenait ensuite avec d’autres idées et d’autres questions. Car le doute – celui qui honore les vrais chercheurs et réalisateurs – fait partie de ses exigences et de son travail de cinéaste. Pourquoi s’attachait-il autant à nos avis ? Pourquoi ne construisait-il pas en solitaire et sans garde-fou son œuvre ? Tout simplement parce qu’il considérait que nos travaux universitaires étaient absolument nécessaires à sa création.
L’un d’entre nous a écrit la biographie de Jean Luchaire (« l’Enfant perdu des années sombres (1901-1946) », Perrin, 2013, Pocket, 2026). Il est aussi l’auteur d’un portrait de sa fille Corinne qui paraîtra chez l’éditeur Cherche-Midi à l’automne prochain). Une autre est l’autrice d’une biographie politique d’Otto Abetz (« Otto Abetz et les Français », Fayard, 2001). Sa connaissance de la langue, des rouages de l’administration nazie et de son histoire ont permis à un public français de découvrir le rôle spécifique de son ambassade à Paris. Le troisième a mis au jour les carnets intimes de la fille unique de Laval, qui connaissait et fréquentait mondainement les Luchaire (« Pierre Laval vu par sa fille », Le Cherche-Midi, 2002, Texto, 2014, et « Vichy théâtre d’ombres », Librairie Vuibert, 2019).
Xavier Giannoli a puisé à grandes mains dans tout ça. Mais son travail se situe à un tout autre niveau. Celui du créateur capable de construire une histoire avec des personnages et des acteurs qui nous entraînent dans la tragédie de la France occupée, pillée et brutalisée.
A ce jour, plus de 500 000 personnes ont vu ce film. Parmi ces spectateurs, des historiens de métier, gênés pour certains, scandalisés pour d’autres, de trouver, au centre du film, un collaborateur qui ne correspond pas aux crapules d’extrême droite auxquels nous sommes habitués.
« Il faut savoir se servir de ce grand film »
Par la nature sulfureuse de son objet et sujet, le film ne pouvait que susciter le débat. Nous parlons bien de « débat », non de scandale, car nous croyons qu’il est nécessaire de s’entendre sur ces mots. Le film n’est pas un biopic exclusivement consacré à Jean Luchaire. Il présente trois destins entrecroisés qui montrent d’abord la relation père-fille, puis celle qui, dès le printemps 1930, se noue entre Luchaire et Abetz, et ouvre la voie à la compromission.
Certains critiquent le rendu présumé complaisant d’un long-métrage qui n’est pas une docu-fiction. Pourtant, tout a été méticuleusement présenté. Corinne Luchaire, la narratrice de ce film, mené tout en flash-back, ne confesse-t-elle pas, dès les dix premières minutes de l’histoire, son ignorance et sa maîtrise approximative des dates-clés ? Seulement, certains qui se prétendent experts et spécialistes en ont décidé autrement. Alors ils montrent du doigt – mauvaise foi fait loi ? – une gestion tâtonnante de la chronologie prise au sens strict. Or, il ne s’agit pas ici d’un cours magistral, encore moins d’une communication minutée de table-ronde, d’une journée d’études ou d’un colloque universitaire.
Le cinéma n’offre pas l’appareil critique qui accompagne le travail d’historien. Il n’est pas lié à la même rigueur chronologique. Parce que son temps est limité, le recours aux événements-symboles s’impose. Il y a une grande différence entre une œuvre artistique et une œuvre scientifique. L’artiste crée, invente. Il prend aussi des risques qui mobilisent toute une équipe.
Xavier Giannoli propose. L’attention du public est avérée. N’est-ce pas là l’essentiel ? Et que pèsent dans tout ça les humeurs de chercheurs obnubilés par le seul combat qu’ils mènent contre la montée actuelle des héritiers politiques de la collaboration. Pour éviter le moindre risque de récupération, faut-il donc taire ce qui pousse à réfléchir sur nos perceptions des limites du bien et du mal ? Si le débat doit – et il le doit ! – exister, il faut l’extraire des seules contingences d’une actualité politique pour le porter à un autre niveau. Il faut absolument savoir se servir de ce grand film. Pour présenter, expliquer, discuter notre histoire. Pour éclairer nos zones d’ombre. Non pas pour excuser ni sombrer dans une quelconque complaisance, mais pour penser la tragédie des années noires de l’Occupation. Alors, une nouvelle fois, disons-le bien fort, il faut regarder et réfléchir ensemble.
Signataires
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Yves Pourcher (professeur des Universités à l’IEP Toulouse, auteur notamment de « Vichy Théâtre d’Ombres ») ;
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Barbara Lambauer (historienne, biographe d’Otto Abetz) ;
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Cédric Méletta (essayiste, docteur en histoire contemporaine de l’Université Paris X Nanterre et biographe de Jean Luchaire).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.